Dossiers
La lutte contre les inégalités ne se solde pas en un jour. A Genève, le Département de l’Instruction publique veille aux grains. Une formation « genre » pour les enseignants, un Prix égalité récompensant le meilleur travail de matu sur le thème, des ateliers scientifiques pour booster les carrières des petites filles... La journée « Futur en tous genres » apparaît de plus en plus comme le sommet d’un iceberg. Entretien avec Franceline Dupenloup, secrétaire-adjointe au DIP en charge de l’égalité.
Malgré tous les efforts et le temps écoulé, on parvient toujours au même constat. Peu de filles accèdent à des métiers dits « masculins », qu’ils soient techniques ou scientifiques. Ne faudrait-il pas tirer un bilan?
Oui il faut imaginer des approches novatrices même si l'institution scolaire n'est pas seule responsable. Car les préjugés restent tenaces et pas seulement à l'école ! Le commerce des jouets cantonne les filles et les garçons dans des activités ségrégationnistes et la très puissante industrie du divertissement tend à réduire l'image des femmes à la sexualité. Sur le marché du travail, les inégalités salariales demeurent, les femmes occupent peu de poste à responsabilité et leur nombre dans les conseils d'administration de notre pays est l'un des plus faible d'Europe. Dans ce contexte difficile, l'école doit déployer des stratégies offensives. A Genève, une formation "genre" a été introduite à l'Institut universitaire de formation des enseignants (IUFE). Désormais, les futurs enseignant-e-s peuvent repérer, identifier et modifier les comportements et discours qui confortent les préjugés -véhiculés souvent inconsciemment- et construire une véritable culture de l'égalité à l'école. Dès juin 2012, le DIP crée en partenariat avec la fondation Emilie Gourd, un Prix égalité qui récompensera chaque année, les meilleurs travaux de certificat et de maturité sur ce thème. Certaines directions, des enseignant-e-s et une très dynamique "commission égalité du postobligatoire" proposent d'excellentes actions de sensibilisation notamment lors des 8 mars, journée internationale des femmes : expositions de photographies, saynètes de théâtre, festival de films, suivis de débats,
Plus spécifiquement, quels dispositifs imaginer pour que les jeunes filles soient davantage attirées par la science ?
Il reste évidemment beaucoup à faire dans le domaine. Nous allons intensifier nos efforts pour encourager les vocations scientifiques chez les filles dès l'école primaire et au CO. Ce samedi 12 novembre, par exemple, un programme émanant de scientifiques américaines propose des ateliers scientifiques et ludiques aux filles de 11 à 15 ans. Au moment de l'orientation professionnelle, l'école doit être attentive aux conseils prodigués : l'OFPC (Office pour l'orientation, la formation professionnelle et continue) étudie un dispositif nouveau et une étude conduite par notre service de la recherche en éducation (SRED), en lien avec l'UNIL, travaille actuellement à dégager les motivations de l'orientation professionnelle chez les jeunes. Reste l'obstacle des programmes scolaires qui peinent à transmettre aux élèves, la contribution des femmes à l'histoire, à notre patrimoine. Un enjeu crucial d'autant que ce manque flagrant de figures d'identifications féminines a des conséquences négatives sur la confiance en soi des jeunes femmes, comme en témoignent plusieurs études. Nous élaborons du matériel pédagogique mais il nous reste encore beaucoup à faire pour combler cette lacune.
Quelles sont les principales innovations cette année ?
A Genève nous offrons cette année aux élèves de 7P des établissements du Réseau d'enseignement prioritaire (REP), la possibilité de découvrir une institution genevoise. La police, l'hôpital, l'OFPC et l'aéroport sont nos partenaires dans cette opération. Nous leur proposons ainsi des idées de professions passionnantes mais aussi des rencontres avec des femmes occupant des fonctions dirigeantes. La cheffe de la police, Monica Bonfanti a un grand talent de pédagogie et le jeune public apprécie toujours ses prises de parole ! Une manière vivante de promouvoir à la fois la mixité et la capacité de direction des femmes. D'autres visites dans les HES font découvrir aux filles la Haute Ecole du paysage, d'ingénierie et d'architecture (HEPIA) et aux garçons, la Haute école de santé (HEds).
La journée des filles hier. Aujourd’hui la journée « Futur en tous genres ». Pourquoi ce changement ?
Le changement vise à intégrer davantage les garçons dans une réflexion sur l'égalité des sexes. Ils sont invités à se projeter non pas seulement dans une carrière, mais aussi dans leurs futures responsabilités familiales en tant que père . Autre objectif: permettre aux jeunes de choisir leur avenir professionnel en toute liberté au-delà des préjugés ! Aujourd'hui l'orientation professionnelle reste très marquée par les représentations traditionnelles. Dans la filière santé social, on compte 28% de garçons et 72% de filles. Dans les filières de formation HES, en paysage, ingénierie et architecture, les hommes sont très majoritaires (75% d'hommes et 25% de femmes). La journée "futur en tous genre" a pour objectif de déconstruire les idées reçues tant chez les filles que chez les garçons pour obtenir davantage de mixité dans tous les secteurs.
L’un des obstacles à la carrière des femmes, c’est le temps partiel. Les parents sollicités par cette journée « Futur en tous genres », ne génèrent-ils pas un faux modèle ?
Contrairement aux garçons, les filles intègrent très tôt à l'école, l'idée qu'elles travailleront à temps partiel pour concilier vie familiale et professionnelle, ce qui freine leurs ambitions. Le temps partiel reste, en effet, la grande affaire des femmes en Suisse. Le temps partiel masculin ne dépasse pas 14% et n'est pas corrélé à la paternité. Ces éléments attestent du chemin qui reste à parcourir sur le chemin de l'égalité et de la nécessité d'associer les filles et les garçons pour gagner en efficacité et progresser ensemble.
Quels sont aujourd’hui les buts de la confédération et des cantons ?
Les discriminations entre les sexes perdurent et l'école doit être plus offensive sur le front de l'égalité. Les femmes gagnent encore en moyenne 20% de moins que les hommes dans notre pays. Près de 40% de ce différentiel relève de la discrimination au sens de la loi sur l'égalité. Les perspectives économiques de notre pays indiquent que si l'on veut augmenter le personnel qualifié, on doit recruter davantage de femmes. Il nous faut inciter les filles à soigner leur formation et à s'orienter en toute liberté, au-delà des pressions, des clichés traditionnels. Les femmes sans formation post obligatoire sont nombreuses en Suisse ce qui est un facteur de précarité inquiétant. Combattre les préjugés de genre c'est éviter ces inégalités et la déperdition de précieuses compétences: notre pays se prive de cerveaux scientifiques féminins avec l'un des taux les plus faibles de femmes dans les filières scientifiques et techniques. Et il manque de garçons dans les professions de la santé et dans l'enseignement primaire. La mixité est une question d'équilibre mais aussi un facteur de créativité et de rentabilité comme en témoignent les études.
Peut-on se contenter d’une journée pour une sensibilisation qui au fond doit modifier en profondeur des acquis culturels millénaires?
Une journée ne suffit pas: il faut œuvrer au quotidien. Pour cette raison, les enseignant-e-s bénéficient d'une formation à l'égalité pour repérer les préjugés et pour dispenser un enseignement qui soit libre de préjugés tant dans leur comportement que dans le contenu des cours. Cette avancée est la base de tout progrès véritable. Même s'îl faut encore compléter ce progrès par une formation de l'ensemble des collaborateurs-trices du département de l'instruction publique. Nous élaborons aussi des outils pédagogiques pour sensibiliser les élèves à l'égalité dès le plus jeune âge.













Publier un nouveau commentaire