
C’est l’histoire d’un pauvre type qui vit dans un squat de la banlieue parisienne avec femme et enfants. Autrement dit, c’est un sans domicile fixe, fainéant, alcoolique, qui en plus, frappe son épouse. Suite à la vengeance de celle-ci, il se retrouve, bien malgré lui, à jouer au docteur dans une famille bourgeoise d’un quartier chic. C’est là, malgré son inculture mais grâce à son talent de bonimenteur, qu’il devient un expert auprès de ces crédules malades avant d’être démasqué. Mais pas d’inquiétude, tout s’achèvera dans un happy end collectif, comme souvent chez Molière.
Réminiscence
Ce récit vous rappelle un lointain souvenir. Normal, vous l’avez certainement lu dans vos manuels solaires et vous savez que ce fameux médecin n’est autre que Sganarelle. Ce diable de Sganarelle, un bûcheron plein de ressources, qui grâce à la mise en scène de Jean- Claude Berutti, directeur de la Comédie de Saint-Étienne, est téléporté dans la peau d’un marginal contemporain d’une quarantaine d’années. Aussi sympathique que désagréable, ce personnage nous séduit quand il se laisse prendre à son propre rêve et nous écœure lorsque son arrogance devient une arme redoutable, celle qui lui permet de risquer le tout pour le tout, du moment qu’il s’agit de parvenir à ses fins.
Blabla, blabla, blabla
Jean-Baptiste Poquelin a écrit "Le médecin malgré lui" pour brocarder les médecins de son époque, des savants dont les remèdes se réduisaient à des saignées et des lavements. Aujourd'hui, la pertinence de son propos est obsolète. Sauf sur un point : la tchatche. Oui, cette aisance dans le discours des beaux parleurs qui arrivent à nous convaincre d’acheter le fil à couper le foie gras.

Les margoulins ne savent pas de quoi ils causent, mais Jean-Claude Berutti a appris ses classiques dans le texte. Sa version du Médecin malgré lui, la deuxième, est une farce gratinée au petits oignons.
Entre une dispute conjugale mémorable, un perfide mariage arrangé, trois gouttes de perlimpinpin et une bonne dose de scatologique, il n’y va pas par le dos de la cuillère. Ses huit comédiens dont l’excellent Sganarelle, lointain cousin de Louis de Funès (Djamel Hadjmar), plongent gaiement dans un jeu burlesque parfaitement rythmé. La plantureuse femme de Sganarelle (Delphine Roy) pourrait aussi avoir une parenté avec la Zézette du "Père Noël est une ordure".
La toile de fond
Le scénographe Rudy Sabounghi s’éloigne du XVIIème siècle avec une évidente modernité. Le premier acte se déroule du côté du Bois de Boulogne, le deuxième acte se lève sur un appartement aseptisé de Neuilly alors que le troisième se termine sous un lampadaire. Avec de subtils changements de décor en musique, sans effet ostentatoire mais avec quelques astuces rusées (un chien aboie au fond du jardin, des sacs sont griffés Dior ou Don Juan), nous voilà transporté dans un monde où la langue de Molière pourrait flirter avec le verlan des jeunes des cités. Seuls bémols, un iPhone dont Géronte ne sait que faire et la soudaine nudité inutile de cette pauvre Lucinde.
Mélange des générations
Mais bon, ces détails n’ont pas offusqué un public visiblement ravi par le spectacle. Même les nombreux collégiens présents dans la salle, sans doute contrainte et forcés par le prof de français, se sont tenus à carreaux. Et le sexagénaire, assis à ma droite, n’a pas caché sa joie à haute voix durant toute la représentation.
Juste pour le plaisir
On retient l’une des savoureuses répliques de Sganarelle : « C'est
toujours la faute de celui qui meurt. Enfin le bon de cette
profession est qu'il y a parmi les morts une honnêteté, une
discrétion la plus grande du monde ; et jamais on n'en voit se
plaindre du médecin qui l'a tué.»
De la fiction à la réalité
Que Molière soit un auteur mineur ou majeur, peu importe. La caricature n’exclut pas le politique, ce combat qui a toujours animé le contemporain de Louis XIV. Faut-il pleurer pour lutter contre l’hypocrisie ou se lamenter pour croire à la vérité ? Non, rions plutôt ensemble devant les petits futés qui nous roulent dans la farine avec notre bénédiction. C’est ça le comique d’une situation qui peut s’avérer tragique. Car enfin, imaginons la suite de l’affaire… Si Sganarelle n’avait pas été confondu par son entourage, que ce serait-il passé en d’autres temps? Il aurait pu comme Bernard Madoff recevoir l’absolution des financiers de la planète pendant des années et des années avant que son château de cartes ne s’écroule lamentablement. Il aurait pu encore comme Silvio Berlusconi (vendeur d’aspirateur à ses débuts), s’assurer la confiance de son électorat pour devenir le chef du gouvernement italien.
Alors quoi ? Alors, il n’y a ni morale, ni pitié mais un slogan d’actualité : "Profite du système et écrase ton voisin pour t’en sortir toi-même!"
NOTE: "Le médecin malgré lui" jusqu'au 15 décembre. Renseignements, réservation: http://www.comédie.ch
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