
Ni la tragédie de Sophocle ni l’adaptation signée Jean-Pierre Siméon ne saurait évoquer autre chose que cette île de rochers perdue au milieu de la mer et battue par les vents. C’est dans ce décor aride que se déroule l’un des plus tristes épisodes de la guerre de Troie. Philoctète y est abandonné blessé et puant durant près d’une décennie par le rusé Ulysse. Le drame débute au moment où Neptolème, fils d’Achille, est envoyé sur l’île dans le but de récupérer les arcs et les flèches de Philoctète, sans lesquels les Grecs ne peuvent venir à bout de Troie. Un épisode poignant mettant les héros fatigués aux prises avec la trahison, la ruse et la mort, et que Christian Schiaretti, codirecteur du Théâtre National Populaire Villeurbanne a conçu comme une «tragédie du seuil», où n’accostent et ne repartent que des vies brisées.
Une histoire masculine
Dans cette production créée au Théâtre de l’Odéon à Paris en septembre dernier, Laurent Terzieff joue Philoctète, l’un des rôles les plus poignants du répertoire. A ses côtés sept comédiens interprètent rois, princes, dieux et chœur, tous enrôlés dans le jeu tragique. Une histoire éminemment masculine, il va de soi, dans laquelle pourtant la scénographe Fanny Gamet a su insuffler sa poésie et imposer sa parfaite maîtrise de l’espace.
Fanny Gamet, comment avez-vous procédé pour transposer cette île perdue au milieu de la mer, toute cette aridité et cette désolation sur une scène de théâtre?
Dans le texte de Sophocle comme dans celui de Jean-Pierre Siméon, la présence spatiale est très forte. L’évocation du vent, de la lumière, des vagues, de cet espace minéral est presque omniprésente. Avec Jean-Pierre Schiaretti, nous avons immédiatement choisi de ne pas travailler sur la redondance. Nous avons préféré laisser libre court à l’imaginaire et travailler sur un espace épuré et abstrait.
La scénographie induit un jeu particulier. Elle force les acteurs à jouer dans le public, à la lisière de la scène. Pourquoi avoir monté un mur?
On peut bien sûr y voir le quatrième mur de Stanislavski. Cette séparation nette entre la scène et la salle est une façon d’illustrer à l’infini les limites et les transgressions. A la lecture de «Philoctète», Christian Schiaretti a défini la pièce comme une «tragédie du seuil». Les notions d’accostage, de franchissement de frontières sont très fortes. On ne sait jamais si oui ou non Philoctète va quitter son île. La salle est la mer, où arrivent les marins. La scène, l’île. Philoctète n’apparaît qu’au bout d’une demi-heure de jeu, et la grotte se dévoile de façon surprenante presque à la fin du spectacle. Nous avons essayé de jouer du contraste entre la surface austère du mur et des effets de perspective.
Votre mur, vous l’avez voulu métallique. Pourquoi ce matériau?
Le métal permet des effets d’éclairage. Ils ont été très finement travaillés par Julia Grand. Le mur permet de découper les silhouettes, les postures sur une surface plane. Un peu comme dans des bas-reliefs hellénistiques. Lorsque «tombe» le mur, se dévoile une cage de scène à l’italienne. Une atmosphère qui donne une autre dimension au jeu.
Votre scénographie est partie prenante du spectacle. Elle s’impose. Avez-vous eu le champ libre pour la concevoir?
L’immense avantage, c’est que Christian Schiaretti avait déjà monté « Philoctète » en 1992. Il possède une immense connaissance de ce texte. Ce qui a sans doute libérer une forme d’inventivité, de liberté dans l’interprétation. Il fait partie de cette génération de metteurs en scène qui travaille énormément sur l’échange avec son équipe technique et artistique. En amont, il y a énormément de travail à la table. Beaucoup d’échanges, des dizaines et des dizaines d’esquisses, de dessins, de maquettes. Personnellement, j’ai pris un immense plaisir à concevoir cette scénographie.
Vous y avez amené une touche «Kaamelot»?
J’ai essayé tout au moins. C’est vrai que j’ai travaillé sur les épisodes pilote de la série. J’adore le péplum. Au niveau de l’esthétique, de la recherche d’accessoires, peut-être existe-t-il un peu de Kaamelot dans Philoctète? Des boucliers, des glaives… Sans doute.
NOTE «Philoctète» au Théâtre de Carouge du 18 février au 7 mars au Théâtre de Carouge. Tél. 022 343 43 43. www.theatredecarouge-geneve.ch
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