C’est une maisonnette en bois paisiblement posée sur l’herbe, au milieu des fleurs et d’un jardin potager. Avec a ses pieds, le lac Onega, parsemé de bocages. Derrière, dans l’enclos, des vaches et des chevaux broutent en chassant de la queue les insectes importuns. S’il n’y avait pas Tatiana qui nous sert du bortsch au souper, on se croirait à Heidi Land.
Petite, brune, énergique, cette femme d’une trentaine d’années, peut se targuer, avec son mari, d’avoir ouvert le premier hôtel de l’archipel des Kiji. Douze ans, il leur a fallu pour réaliser leur rêve. Douze ans pour acquérir dans un village voisin la carcasse d’une vieille maison et la transplanter sur le terrain agricole des parents de Tatiana. Puis tout retaper. Installer les douches et les toilettes individuelles, aménager les chambres et donner au lieu son aspect coquet et propre en ordre. «Nous avons dû nous battre contre l’administration, raconte Tatiana en souriant. En 94, nous avons dû tout arrêter, à cause de la gabegie qui régnait ici, comme partout dans le pays. Finalement nous avons pu ouvrir en 2006».

Heidi Land sur le Lac Onega
Fière de l’entreprise familiale, Tatiana nous l’assure, malgré son splendide isolement au milieu du lac Onega, l’hôtel Kijskaïa Blagodat (Le Havre de Paix des Kiji) parvient à tourner. Pas encore grâce aux étrangers - nous sommes les premiers clients suisses, précédés de quelques Finlandais et Norvégiens- mais bien grâce au tourisme individuel des gens de la région.
Evidemment ça fait plus chic d’aller passer ses vacances sur la Mer Noire. Sauf que tout le monde n’a pas les moyens d’aller jusque là-bas (trois jours de trains depuis Petrozavodsk) pour se dorer la pilule. Alors on mise sur les loisirs qui sont davantage à portée de main et du porte-monnaie: Balades en bateau sur le lac, excursions aux îles Kiji, jeux aquatiques, flâneries le long des quais, une glace ou une bière à la main. Même si l’été est court en Carélie, la société de loisirs semble avoir de beaux jours devant elle.

Jeux aquatiques sur la promenade
Bien sûr il y a les loisirs de toujours: les Caréliens sont des mordus de l’hameçon dès la naissance. La pêche est une activité qui se pratique entre mâles ou en famille, à bord de simples barques en bois ou de puissants canots à moteur hérissés de 10 lignes. Brochets, saumon, perches, peu importe la prise. La pêche est le sport préféré des Caréliens et le poisson leur plat de résistance. Bien davantage que l’élan, le renne ou l’ours relégués au rang de «gastronomie carélienne traditionnelle». On en trouve encore dans de rares restaurants, souvent enrobés dans une pâte de pomme de terre et parsemés d’airelles. De quoi vous en boucher un coin, alors que les appétits de consommation s’aiguisent.

Partie de pêche
«C’est la Côte d’Azur ici», s’étonne Harold, le greffé des poumons qui vient de nous rejoindre sur Chamade. Il n’en revient pas du soleil et de la canicule (plus de 25°) de Petrozavodsk. Lui qui s’était préparé à affronter le grand nord russe, il n’avait pas emporté son maillot de bain. Il n’imaginait pas pouvoir se baigner dans des eaux du lac Onega ni voir tous ces estivants sur la plage de Peski qui bronzent, font du ski nautique, pratiquent le parachute ascensionnel, font joujou avec leurs ULM vrombissants et organisent des chachlik party de deux heures de l’après midi à deux heures du matin. L’heure à laquelle les passionnés de voile qui participent à la régate de Petrozavodsk, rentrent ivres de vent. Cherchez la différence entre ici et là-bas…

La Régate de Petrozavodsk
Le soir dans les guinguettes où au rythme des synthétiseurs des chanteurs de karaoké font tanguer à coups de décibels les croupes des «dievouchka», jeunes et moins jeunes – dix femmes pour huit hommes, la statistique russe reflète bien la réalité du terrain -. Elles adorent danser les femmes russes lorsqu’elles sont un brin éméchées. Elles ont ça dans le sang et la musique dans la peau. Parfois quelques balourds au bord de l’effondrement, tentent de leur donner le change, avant de retourner interroger leur avenir au fond d’un verre.

La danse en plein air
Entre Lénine et Coca-Cola, chacun prend son plaisir où il peut à la recherche de nouveaux pères et repères.
Autrefois réservés aux sportifs, le centre de natation de Petrozavodsk s’est transformé en centre de bien-être. Avec bassins pour enfants, jacuzzi, jets de massage, palmiers en plastique, bains turcs et sauna. Une concurrence déloyale à l’institution de la «bania»? Pour l’instant les bains publics restent ouverts. Trois jours par semaine, les femmes d’un certain âge (je ne suis pas allée voir chez les hommes) y débarquent avec leur savon, parfois leur cuvette et leur bouquet de branches de bouleaux.
Une rangée de sièges, sortes de trônes en bois blancs numérotés, serviront à chacune de casier pour mettre ses affaires. En tenue d‘Eve j’entre dans ce qui ressemble à un grand «lavoir». Avec ses douches, sa rangée de robinets accrochées aux murs d’un carrelage blanc qui recouvre aussi les murets où l’on pose sa cuvette. Au fond, la «parlika» en bois, sorte de compromis entre le hammam et le sauna finlandais. J’entre. La chaleur me liquéfie instantanément. Alors qu’au premier étage, je distingue quelques écrevisses ambulantes, coiffées d’un chapeau cloche (ça augmente, paraît-il l’effet bénéfique de la bania), qui se fouettent vigoureusement avec leurs branchages.
Commence alors le va-et-vient entre la touffeur de la «parlika», et la fraîcheur de l’eau de la cuvette, ou de la douche. Congestionnées et haletantes, les écrevisses s’en retournent au vestiaire pour une pose de 10 minutes sur leur trône, puis retournent se faire bouillir. Un rituel qui peut durer deux ou trois heures, mais dont les jours sont peut-être comptés. Car entre bains publics et bains privés, la bataille a déjà commencé. Combien de temps la «bania» de Petrozavodsk résistera-t-elle encore avant de se transformer elle aussi en wellness, ou alors disparaître?

L’enseigne de la Bania, le bain public
On ouvre les paris, avant de larguer les amarres pour la dernière étape de notre périple russe, plonger dans le lac Ladoga, à travers la Svir et la Neva qui nous conduira jusqu’à Saint-Pétersbourg?



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