Burn out: les femmes plus exposées, les hommes moins bien soignés

Douleurs au dos, obésité... Et si le mal du siècle, c'était le burn out? Faisant le grand écart entre investissement familial et implication viscérale au travail, prises sous le feu des harcèlements et des brimades douteuses, les femmes sont particulièrement vulnérables à cet effondrement personnel. Mais les hommes ne sont pas forcément mieux lotis: plus rétifs à reconnaître leurs problèmes, ils tardent à se faire aider. Tour de la question avec Davor Komplita, psychiatre à Genève et spécialiste du burn out.

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© AFP

 

 

Davor Komplita, pouvez-vous rappeler ce qu'est précisément un burn out?

C'est un état d'épuisement psychique, et secondairement physique, qui est lié à une surcharge de travail et de stress professionnel, à une inadéquation des moyens et des buts. Fait important: il s'installe dans la durée, ce n'est pas quelque chose qui surgit en cinq minutes, même si le déclencheur de la panne, de l'arrêt brutal, sera souvent un conflit, un désaveu ou une trahison, faisant office de goutte d'eau de trop. Les gens s'effondrent lorsqu'ils comprennent que rien ou personne ne les défendra. On remarquera qu'il ne s'agit pas d'un diagnostic psychiatrique. C'est une appellation qui est apparue pour décrire des tableaux cliniques, mais n'est pas reconnue comme une maladie, elle ne rentre pas en tant que telle dans la nomenclature médicale. Le terme est plutôt à utiliser dans le champ psychologique. A la base, il avait été créé pour décrire l'état d'épuisement du personnel infirmier dans les années 60.

Sur le nombre de personnes qui chaque année en souffrent, sait-on quelle est la proportion de femmes?

Il est impossible de le savoir puisqu'il ne s'agit pas d'une maladie à déclaration obligatoire, comme l'est le sida par exemple. Sur le plan de l'épidémiologie toutefois, on a des enquêtes qui peuvent concerner ce sujet et donner un échantillonnage représentatif. Le SECO vient d'en faire une l'année passée, et on se rend compte que près d'un tiers des Romands se sentent stressés. Mais dans la mesure où nous n'avons pas quelque chose de factuel, de clinique, tous ces chiffres restent très discutables sur le plan de leur fiabilité. Et puis le burn out est aujourd'hui plus une affaire d'appréciation. Il est passé dans le langage commun et reste un concept assez flou du point de vue sociologique, car l'usage qui en est fait s'est généralisé.

Existe-t-il un burn out spécifiquement féminin?

L'aspect spécifiquement féminin résidera surtout dans la problématique du genre au sein de notre société. Les femmes subissent davantage de stress, de harcèlements, et sont donc plus exposées au risque de souffrance au travail. Elles y sont plus souvent dans une position de vulnérabilité de par le fait qu'elles sont en général chef de famille. L'autre différence est que les femmes consultent plus que les hommes, cela on le sait très largement. En conséquence, je trouve que le pronostic sera meilleur chez les femmes. Les hommes, eux, vivent très mal la défaite sociale que représente le burn out, et la plupart n'ont pas comme première idée d'aller chercher de l'aide. Cela génère chez eux une surmortalité par suicide qui est monstrueuse: par rapport aux femmes, ils sont trois fois plus nombreux à mettre fin à leurs jours. Les conséquences de ces troubles s'avèrent ainsi plus extrêmes parmi les hommes.

Les femmes auraient alors le bon réflexe d'actionner une soupape afin d'exprimer leur mal...

Elles sont capable de plus de remise en question. D'emblée, l'auto-accusation sera leur principal mécanisme d'explication. Alors qu'on entendra plus rarement un homme dire «j'ai fait un burn out parce que je suis mauvais». D'un point de vue à la fois culturel et neuropsychologique, les femmes sont plus enclines à communiquer, à s'exprimer, à s'ouvrir à un interlocuteur dans une période de difficulté. Et elles sont souvent solidaires au bureau, vont s'enquérir lorsqu'une collègue ne va pas bien. Par ailleurs, dans la dépression, qui est le prolongement du burn out, les femmes exprimeront leur souffrance et leur épuisement avec nettement moins d'agressivité. C'est une version moins bruyante et moins hostile. Les hommes ont un mouvement inverse, qui est celui de se replier sur soi et de recherche des solutions de manière solitaire, ce qui veut malheureusement dire que la plupart vont avoir tendance à se tourner en premier vers l'alcool, voire vers les autres types de drogue, plutôt que de consulter. Et au travail, un mec peut être à un jour ou deux du suicide, personne ou presque ne bouge chez ses collègues masculins. C'est le «gentleman's agreement»: on ne fait pas remarquer à l'autre qu'il ne va pas bien.

Quel est le profil des femmes subissant un burn out? Y a-t-il des raisons qui reviennent souvent?

On est toujours face à des situations de nécessité absolue de supporter l'insupportable. Par exemple la femme seule avec des enfants à charge, peu qualifiée, dans un  poste précaire aux horaires intenables et avec une importante pression de productivité, de surcroît où l'on sait que l'on sera remplaçable rapidement. Elle s'épuise parce qu'elle n'a pas tellement d'autres choix. On sait aussi qu'elle sera plus facilement victime de harcèlements, sexuels ou autres, étant donné qu'elle se trouve en position de faiblesse dans le rapport organisationnel. Dans les postes plus élevés,il s'agira surtout de personnes ayant un sens de la bienfacture et de l'engagement, qui ont une éthique professionnelle exigeante. Lorsqu'elles n'arrivent pas à faire face, le réflexe naturel est alors d'accélérer la cadence, de faire des heures sup' le soir ou le week-end, et on est là dans le burn out dû à une surcharge de travail. Chez elles, c'est surtout la peur de perdre la face et d'être en échec. Elles ont plus à perdre d'un point de vue symbolique.

L'entreprise et ses méthodes seraient donc au cœur du problème...

D'une manière ou d'une autre, ce burn out s'accompagne en effet d'une forme de maltraitance managériale, puisque l'on amène les gens à porter atteinte à leur propre santé, ce qui est évidemment contradictoire à la fois avec le droit du travail et avec les principes de bonne gouvernance en entreprise. On est dans une forme de transgression et d'abus qui dégoulinent le long de la hiérarchie. Et il n'y a plus d'esprit collectif pour protéger ces personnes, les mécanismes de défense ne fonctionnent plus depuis plusieurs années, tout cela s'est effiloché au gré de l'évolution de l'individualisation de la place de travail. Lorsqu'il y a un mouvement syndical en Suisse, on en fait la une des journaux. Dans d'autres pays, une grève, c'est normal!

On parle parfois de burn out maternel. Est-ce un abus de langage ou une réalité?

Disons que maintenant, cette notion d'épuisement est utilisée pour des situations très distinctes: on évoque le burn out scolaire ou universitaire. Avec raison. A l'heure actuelle, beaucoup d'étudiants font leur premier burn out avant même d'entrer dans la vie professionnelle. Dans ce nouveau modèle des universités néo-libérales, le comportement qui leur est dicté se rapproche de plus en plus de ce que l'on vit dans une multinationale, c'est-à-dire à travers des notions telles qu'isolement, performance, utilitarisme et pragmatisme, poursuite de finalités à court terme, opportunisme. Leur santé mentale est déjà préoccupante. Mais cela a au moins pour avantage de les préparer au monde professionnel qu'ils rencontreront ensuite...

Guérit-on mieux du burn out selon que l'on soit une homme ou une femme?

D'après ce que j'en sais grâce à mon expérience, cela guérit très lentement dans tous les cas. Nous avons des indices pour penser que des destructions neurologiques se produisent dans certaines parties du cerveau sous l'action toxique des hormones de stress. Ces neurones vont heureusement se régénérer, mais avec beaucoup de temps. Le retour au travail sera donc encore plus long pour les personnes exerçant un poste dont la mobilisation intellectuelle est forte. Pour elles, on pourra compter un ou deux ans afin de récupérer leurs capacités d'avant. Et la manière dont les gens s'en sortent est modulée par de nombreux paramètres, à commencer par ceux de leur situation sociale et financière. Ceux qui peuvent prendre le temps de guérir et de se restaurer s'en sortent bien. Je le vois chez mes patients, la fin d'une période de burn out est souvent l'occasion d'un second départ dans la vie, avec une remise à plat de ses buts, de ses valeurs. C'est parfois une deuxième jeunesse parce que l'on renoue avec quelque chose de plus authentique. On constate un rejet total des situations ayant mené à l'effondrement, se traduisant souvent par le départ de l'entreprise, ou même par le reniement de tout le domaine de professionnel dans lequel cette expérience de destruction de soi a été vécue.

Alors que ce mal est aujourd'hui de mieux en mieux connu, décrit, des outils de prévention sont-ils mis en place dans les entreprises? La prise de conscience dans les sphères dirigeantes a-t-elle lieu?

Il y a beaucoup de discours, de blablas, mais on aborde les problématiques du burn out avec les mêmes outils conceptuels qui l'ont créé... Donc je suis très sceptique. Surtout que l'on continue encore à le présenter comme un problème personnel, ce qui est absolument erroné. C'est un problème organisationnel sur le lieu de travail, derrière lequel on trouve des conceptions de la finalité de l'entreprise qui visent le profit et non pas la création de richesses. Ce sont les entreprises qui ont le premier rôle dans l'émergence du burn out, d'autant plus qu'il y a une confiscation du pouvoir, une telle verticalisation dans les sociétés, et encore plus dans les institutions publiques, que les discussions sur l'organisation du travail sont inexistantes.

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