
Sans doute le premier homme à mourir. C’est bien à cela que l’on pense en voyant cette foule démesurée, sans contours, abyssale. Etendue océanique d’êtres humains debout et vivants, pieusement orientée vers lui. Pêle-mêle se croisent larmes de crocodile, de vautour. Ou parfois d’enfant.
De quoi s’agit-il? L’élection de Miss Monde? Un meeting du président? Non, on enterre un artiste, au propre, après l’avoir fait au figuré.
Lui n’est déjà plus du ressort du terrestre, du noir ou du blanc. Là-bas, que sera-t-il? Ni père par voiles interposés, ni tout à fait gosse attardé, chérubin diaphane avec sa barbe de trois jours. En tout cas plus jamais un fils.
En face, un milliard de spectateurs, avec leurs yeux humides, leurs tubes cathodiques ou leur souris sous la main. Très long cortège funéraire. Une mort tombée dans le domaine public, en accès libre. Un deuil où les producteurs des studios tiennent le rôle des pompes funèbres.
On se dit qu’ils ont la mémoire courte.
Après des années passées à le salir, le détruire, on le rend à l’éternité avec un placage d’or 24 carats. Dans cette statue en métal précieux et à angles droits, couchée parmi les fleurs, le peuple s’est réinventé une idole, une vraie. Pas une de ces petites "filles de" qui font la une des journaux avec leur seule liste de shopping. Des chansons géniales défilent sur l’écran. Des frissons qui remontent du passé, un par un, comme lorsqu’on ouvre le coffre à jouet de l’enfance oublié dans le grenier.
Légende mise en boîte, formatée, prête à reconquérir les charts. Muette à jamais, gentiment docile. On annonce des nouveaux tubes. On a retrouvé le pactole sous le matelas de grand-mère. Des chefs-d’œuvre inédits. Plutôt des maquettes, des brouillons, tentatives que le maître avait jugées indignes de lui et rangées près de la corbeille en attendant le grand ménage de printemps.
A en croire ses amis, ses proches, ses éditeurs, ses créanciers aussi, tout bruit approximatif de piano ou de cordes accompagnant sa voix sera estampillée patrimoine de l’UNESCO. Les génies ne sont plus autorisés à s’évaluer eux-mêmes dès lors que le moindre de leur griffonnage finit aux enchères ou au musée. T’es rentable, coco, dirait notre Ferré.
On a lâché les chiens de l’inquisition.
Tous les magazines font la chasse aux sorcières. Quelle profession exerçait la grande faucheuse ce 25 juin? Médecin? Manager? Fatalité? De nos jours on cherche toujours un coupable à la mort. De nos jours la mort n’est plus permise. Trop triste, trop scandaleuse, vraiment trop chère. Tous ces concerts annulés, cette pluie de billets inutilisables remplissant les caniveaux comme une monnaie dévaluée. Il y a forcément un responsable à tout ça.
Lui ne pouvait pas mourir maintenant, ce n’était pas stipulé dans le contrat. Alors on le maintient en vie, du moins on essaie.
Fabrication d’un messie: mode d’emploi.
Ramener des pièces détachées de tout ce qui bouge ou chante alentour. Prendre un peu de béatification de la bouche de Madonna, un verre teinté des lunettes d’Usher en guise d’œil éploré, un bon zest de prodige sans charisme de Shaheen Jargholi, sa réincarnation désignée.
Christ ressuscité d’entre les pécheurs en eau trouble. Nouvel habit de figure mythique pour siéger au Panthéon des stars qui n’ont pas eu la chance de finir animateur de gala en maison de retraite.
Dans 2000 ans on lira dans le dictionnaire (si les dictionnaires existent encore) à l’article Jackson, Michael: "Né directement à 6 ans. Aussitôt rejoint par des mages qui ont suivi l’étoile du profit. Dans sa crèche, a reçu l’amour le plus pur. Son berceau a été veillé par des renards et des hyènes. Durant sa vie, a réuni un nombre incalculable d’apôtres qui se prénommaient tous Judas. Pour avoir aimé des enfants avec une âme d’enfant, a été condamné à porter son corps d’adulte honteux pendant sept ans puis crucifié au mont CNN. Encore aujourd’hui, ses apôtres continuent de faire des miracles pour leur propre compte avec les textes qu’il nous a laissés".
Cher Michael, vous qui reposez désormais en paix, peut-être qu’ici-bas votre carrière ne fait que commencer. Avec 900 000 albums vendus la semaine dernière, et oui, vous êtes de nouveau numéro 1...
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Je partage pleinement votre
Je partage pleinement votre avis, cette cérémonie laisse un arrière-goût amer.
Belle analyse décapante de
Belle analyse décapante de nos absurdités ordinaires. Joli brin de plume, bravo