Mettre les aliments très gras à l’index, la mauvaise bonne idée | Les Quotidiennes

20/11/2008 09:59
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Mettre les aliments très gras à l’index, la mauvaise bonne idée

SOCIÉTÉ | 12:24  Interdire ou signaler les articles très gras n’aide pas à lutter contre les problèmes alimentaires, selon trois experts.




Véronique Buttin, présidente de l’Association Boulimie Anorexie, met en garde contre des choix d’alimentation uniquement guidés par la raison. «C’est en commençant à faire un tri excessif que l’on devient anorexique.» (Photo: Vanessa Cardoso)


Sandra Weber | 05-09-2008 | 12:24

Face au problème de santé publique que représente l’excès pondéral, la tendance est à la mise à l’index de produits alimentaires jugés trop gras ou trop sucrés. Soit par leur interdiction pure et simple, comme dans certains collèges vaudois qui ont banni les viennoiseries des cours de récré (24heures du 21 août), soit en les rendant moins attractifs: les propositions d’étiquetage spécifique et de taxe dissuasive font leur chemin. Nous avons demandé l’avis de trois spécialistes, Gérard Apfeldorfer, psychiatre et responsable du Groupe de Réflexion sur l’Obésité et le Surpoids (GROS) à Paris, Véronique Buttin, psychologue et présidente de l’Association Boulimie Anorexie (ABA) basée à Lausanne et Aurélie Lasserre, qui a publié une étude sur les élèves vaudois en surpoids.

 

Tous trois s’accordent pour condamner l’interdiction de produits alimentaires. «Diaboliser les aliments riches en glucide et en lipide revient à stigmatiser les personnes souffrant de surpoids, en insinuant qu’ils ne savent pas se nourrir, observe Gérard Apfeldorfer, mais que le problème est bien plus complexe.» On en arrive à une moralisation de l’alimentation, note-t-il. «Alors qu’on ne peut pas dire qu’un aliment très nourrissant soit mauvais. Cela dépend de la quantité consommée.» Ces préceptes auraient aussi des effets néfastes sur les personnes qui n’ont pas de problèmes de poids. «C’est en commençant à faire un tri excessif entre les aliments que l’on devient anorexique», avertit Véronique Buttin. «Pour ce qui est des écoles choisir pour les enfants ne les responsabilise pas», regrette-t-elle. «Il est plus efficace d’offrir un plus large choix de produits, incluant par exemple des fruits toute l’année», propose Aurélie Lasserre.

 

L’étiquetage spécifique ne convainc pas la présidente d’ABA. «On peut manger uniquement des produits sains et grossir, s’emporte-t-elle. Et cela inciterait les consommateurs à n’acheter que des produits non gras, ce qui ne serait pas bon pour la santé.» Aurélie Lasserre nuance. «L’important est que ces étiquettes soient compréhensibles pour tous. En particulier concernant la composition en graisses.»

 

Selon une étude des Universités d’Oxford et Nottingham, une taxe sur les aliments contenant trop de graisse, de sucre ou de sel pourrait éviter 3000 morts par an en Grande-Bretagne. Une bonne idée? «Cela dépend des modalités, modère encore une fois Aurélie Lasserre. Taxer le beurre est un non-sens. La question peut se poser pour les graisses franchement mauvaises, comme les graisses trans.» Sans compter que cette hausse de prix pénaliserait avant tout les consommateurs aux plus bas revenus.

 

L’importance de la saveur
Toutes ces mesures, analyse Véronique Buttin, poussent le consommateur à orienter ses choix uniquement selon une réflexion intellectuelle. «Cela s’appelle de la restriction cognitive. Le consommateur ne se fie plus à ses outils naturels: son envie et sa faim.» Au risque de «craquer». «Plus on mange par devoir et sans plaisir, plus ou voudra se défouler, renchérit Gérard Apfeldorfer. Au contraire, prendre le temps de déguster est un élément de régulation. On s’arrête de manger lorsqu’on est contenté.»
Le marketing dit de l’indulgence vantant des produits très gras et très sucrés mais agréables au palais joue sur cette frustration. «L’avertissement qui défile sur les publicités françaises à la télévision me semble une bonne chose là-contre», Aurélie Lasserre. «C’est le miroir de la restriction, selon Véronique Buttin. On suggère au consommateur qu’il vaut bien ce plaisir.» Et si manger était toujours un plaisir?

 

Une étude montre le lien entre contexte socioculturel et surpoids des enfants

Dans le Canton de Vaud, 15% des enfants âgés de douze ans sont en surpoids ou obèses. Un chiffre plus bas que celui de plusieurs pays européens et surtout des Etats-Unis (30%). Mais c’est déjà bien plus que dans les années 1960 et 1980, où cette proportion était au-dessous de 5% en Suisse. Ce phénomène a suscité l’intérêt d’Aurélie Lasserre, médecin assistante à l’Institut universitaire de médecine sociale et préventive du CHUV. Avec ses collègues, elle a effectué une enquête pour évaluer la proportion d’enfants souffrant de surpoids ou d’obésité et comprendre le contexte dans lequel ils évoluent. Cette étude a décroché le Prix Nestlé de la Nutrition pour jeunes chercheurs. Tous les enfants de 6e année scolarisés dans les écoles publiques vaudoises ayant donné leur d’accord ont été pesés, mesurés et soumis à un questionnaire, ainsi que leurs géniteurs.

Les conclusions? Le surpoids de l’enfant et le contexte socioculturel des parents sont étroitement liés. «Les problèmes de poids surviennent plus fréquemment lorsque les parents ont un faible niveau de formation, indique Aurélie Lasserre. De même dans les familles d’origine étrangère, ou encore lorsque les parents sont en surpoids.» De plus, il existe une relation étroite entre la manière dont les enfants occupent leurs loisirs et leur poids. Le nombre d’heures passées devant la télévision est fortement associé à la masse corporelle des enfants. Des éléments «qui permettront d’orienter les interventions de prévention, voire l’élaboration d’une politique en la matière», souhaite la chercheuse.


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