
D’abord, calmer la chienne Polka et sa danse follette. Tout en aboiements et coups de queue frénétiques, l’animal rend l’arrivée chez Christiane Jaquet - Berger joyeusement chaotique. Un logement un peu artiste, envahi de livres et de meubles de famille, simple et chaleureux, à l’image de cette dame de 72 ans que le temps ne parvient pas à enlaidir. Comme chez Colette ou Sonia Rykiel, on dirait que les rides se contentent d’accentuer la personnalité.
La doyenne du Grand Conseil vaudois et présidente de l’Association suisse des retraités (AVIVO) a la vue sur le lac et les Alpes. Des grimpantes volubiles, quelques plants de tomates et toutes sortes de fleurs s’épanouissent dans ses jardinières, juste au-dessus du parc de la Gottettaz, à Lausanne, furieusement agité par la bise. La nature! Bien avant la politique, c’est le premier sujet qui lui vient aux lèvres. C’est pour permettre à son mari, Carlo, d’en profiter encore et encore, qu’ils ont pris cet appartement sur le plateau de Béthusy. Lui, le grand alpiniste, devenu subitement un grand malade dans les années 1980, foudroyé par un accident cardiaque. «Il prend la vie avec un naturel parfait. Il rend la chose aussi légère que possible. »
La nature! A l’entendre, ce fut même son berceau politique. «Mes parents faisaient énormément de montagne. J’ai grandi dans un milieu associatif et montagnard. La vie en cabane, cela forme au sens du bien commun, de la solidarité. » A 7 ou 8 ans, elle crée le club des monte-à-ski: «Je rédigeais des convocations pour les enfants de mon âge. On faisait des petites courses. Au fond, cela m’a appris qu’il ne fallait jamais avoir peur d’entreprendre. » C’est ainsi que, bien des années plus tard, elle lancera l’idée d’une radio locale «d’expression populaire et démocratique, un émetteur de la gauche et du milieu associatif lausannois qui donne la parole aux gens qui ne l’ont presque jamais». Radio Acidule, sa grande fierté, voit le jour en 1983.
Tôt éprise de justice sociale, Christiane Jaquet - Berger n’a pas toujours fait de la politique. Elle s’est engagée au Parti ouvrier populaire sur le tard, à 40 ans, après avoir élevé ses deux fils et enseigné à des ribambelles d’écoliers. «Ce sont les initiatives xénophobes Schwarzenbach qui m’ont poussée à agir. J’ai trouvé ça intolérable. » Après une première tentative au Parti socialiste, qu’elle trouve affreux – «C’était l’époque Graber. Il avait une espèce de morgue, une attitude méprisante qui m’ont révulsée» –, elle pousse timidement la porte du POP. «Je m’y suis tout de suite sentie à l’aise. Il y avait cette chaleur, cette camaraderie, beaucoup de femmes. On était tous au même niveau. J’avais à peine dit bonsoir qu’on me confiait la présidence du secteur est. » Elle s’engage sans hésiter, consciente de se coller «une étiquette politique déplaisante» qui allait lui attirer quelques ennuis. Qu’importe. «Déplaire à certains, c’est un honneur. »
Elue très vite au Grand Conseil vaudois, elle fut la première «rouge» à le présider en 2005, après soixante ans de présence continue du POP dans l’hémicycle. Fine connaisseuse de la machine parlementaire, très respectueuse des institutions – «elles sont le garant de la démocratie» – la popiste a toute l’estime de ses collègues députés. A commencer par ses adversaires politiques. «Même si elle représente une gauche très dogmatique, elle a l’art d’émettre ses idées sans heurter, loin des formules à l’emporte-pièce de ses camarades d’A Gauche toute!», apprécie le notaire radical Michel Mouquin. La socialiste Cesla Amarelle en parle d’une voix émue: «Je la regarde avec une pointe de nostalgie. Elle est toute vivante, sans cette aigreur qu’ont certains vieux militants d’extrême gauche. Elle possède une grande douceur. »
Une douceur volontiers ironique. Son sens aigu de la repartie est redouté parmi les députés de droite, qu’elle ne se prive pas de tourner en bourrique. «Beaucoup de choses me scandalisent, mais j’ai appris à cultiver l’humour plutôt que l’amertume ou l’invective. Une femme qui fulmine passe rapidement pour une sorcière. » Christiane Jaquet - Berger n’a pas renoncé à changer le monde. Bûcheuse, tenace, elle a la patience combative: «Je sais qu’il faut taper sur le clou pour qu’il s’enfonce. »
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