
Elle se concentre, ses pulsations cardiaques sont montées. Elle parle froidement, de manière analytique. Cette jeune femme que nous appellerons Alice s'est fait violée. Elle avait 11 ans, elle en a aujourd'hui 37. Son histoire est celle de tant d'autres femmes. Elle accepte de raconter, en détails, ce qui s'est passé. «Pour que d'autres femmes se rendent compte qu'elles ne sont pas seules».
Elle avait 11 ans. Parents divorcés, père en nouveau ménage inofficiel, vacances. Son père lui avait dit qu'il fallait que tout se passe bien. Que si ce n'était pas le cas, «papa partirait», et elle ne le verrait plus. Elle est donc au soleil, dans un appartement avec la nouvelle femme de son père et le fils de celle-ci, 18 ans. Alice est catapultée en vacances avec deux inconnus. Alors que la fillette attendait son père, il n'a jamais rejoint le lieu de vacances «trop de travail».
«Si tu fais un bruit, tout va se savoir » Une nuit, le jeune homme de 18 ans, le fils de la nouvelle femme de son père, l'a violée. Alice a son lit au salon. Alors que tout le monde dort, il se jette sur elle. «Si tu fais un bruit, tout va se savoir, et ton père sera très fâché». Il lui met la main sur la bouche, lui serre les bras en dessus de la tête, la mobilise, la pénètre. «Je me souviens des draps qu'il ne fallait pas faire crisser, de son souffle dans mon cou, de ses mains sur ma bouche, sur mes seins.»
Elle se tend, sa voix est dure. Plus de questions.
Le plus difficile ? La prise de pouvoir de l'autre. La domination. La soumission. L'injustice. L'horreur de l'acte. La douleur. La douleur physique, mais aussi et surtout la «douleur au cerveau», comme elle dit. Alice n'avait jamais touché un sexe, n'avait jamais entendu parler de sexe avant. C'est une petite fille, qui vit dans une bonne famille.
Des années de déni «J'ai accepté» lâche-t-elle. Accepté ? Terrorisée par un homme qui l'empêchait de bouger et de respirer, elle n'a pas hurlé. Terrorisée par l'idée de perdre son père, elle s'est figée. «Accepté» : 27 ans après, elle utilise encore cette expression, tellement inadaptée. Des années de déni, de souffrance, de culpabilité, sont passées par là.
La suite: rien. Elle ne dit rien pendant plus de vingt ans, à personne. Son père? Surtout pas. Il l'avait abandonnée, il n'est jamais venu sur ce lieu de vacances sordide dans lequel il l'avait envoyée. Sa mère? Regard dans le vide. Qui d'autre?
«On m'a fait croire que la vie, c'était ça. J'ai cru que c'était normal, en quelque sorte.» Et donc, qu'elle ne pouvait rien dire. Un jour, à table lors d'un repas de famille, à l'âge adulte, elle s'est mise en colère et a tenté de dire quelque chose. On l'a prise pour une hystérique, pour une folle. «Si j'avais su que c'était faux, que ce n'était pas normal de se faire abuser ainsi à 11 ans, j'aurais vécu différemment» dit-elle.
Les traces à vie Les conséquences ? «Tu les portes ta vie entière». Mauvaise estime de soi, doutes, mauvaise image de son corps, culpabilité, on se croirait dans un livre. Oui le viol laisse des traces immenses, détruit.
Alice est une belle femme. Mais tellement souvent elle s'est détestée, elle s'est trouvée laide. Elle est performante, dans son métier, exigeante sur tous les registres avec elle-même, mais tellement souvent elle s'est trouvée nulle, mauvaise, alors que tout prouve le contraire.
Elle est devenue très forte physiquement, elle a appris des gestes, pourrait étrangler aujourd'hui. Elle se tient sur ses gardes. « Il y a des situations du quotidien qui sont marqués par cet acte, des choses insupportables, qui restent, à vie, que tu ne fais pas comme les autres, à vie ». Elle a de la peine à être nue, même dans son lit pour dormir. Elle pleure souvent après avoir fait l'amour avec son partenaire. Elle a très peur de donner naissance à une fille, un jour.
Le viol? Elle cherche ce qu'elle aurait pu en tirer, à long terme. «Certaines conséquences ont un impact positif.» Le doute éternel, la peur de faire faux, cette exigence constante, l'ont rendue particulièrement efficace. Toujours à la recherche d'une reconnaissance, elle a voulu prouver qu'elle valait quelque chose. Elle s'est battue, tellement battue toute sa vie.
Depuis quelques mois, Alice a entrepris une thérapie. Elle vit mieux, mais les séquelles sont indélébiles et une quelconque relation humaine avec son père à jamais oubliée.
Elle-même a un fils qui la rend tellement heureuse. Elle poursuit son chemin pour améliorer son quotidien. Témoigner pour cet article fait d'ailleurs partie de sa thérapie, dit-elle. Des conseils? Elle a de la peine à en donner. Elle répète cette phrase inlassablement:«J'aimerais que les autres femmes sachent qu'elles ne sont pas seules.»
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