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L'érotisme "made in Japan"

Sexualité | 09:41  Agnès Giard a publié un nouveau livre sur les amours nipponnes.



Agnès Giard est fascinée par la sexualité des Japonis. (Ici: un paravent illustré par Hokusai, photo AFP)
Agnès Giard est fascinée par la sexualité des Japonis. (Ici: un paravent illustré par Hokusai, photo AFP)


Etienne Dumont | 04-01-2010 | 09:41

Il existe deux érotismes. Le sien et celui des autres. Quand ce dernier offre une trop grande divergence, la méfiance s’installe. Ne s’agirait-il pas là de sombres (elles sont forcément sombres…) perversions? Ainsi en va-t-il souvent du sexe vu par le Japon. Que de complications, avec ces liens qui vous ligotent et ces jouets destinés à d’étranges retours en enfance! Ce n’est pas en Occident qu’on puiserait des sources de satisfaction dans la serviette humide, le chat qui lève la patte ou la carpe flottante…

 

Les 108 désirs humains
Spécialisée dans les pratiques sexuelles comme on peut l’être dans la broderie, Agnès Giard travaille depuis longtemps sur ce pays exotique qui la fascine. Récemment sorti de presse, Les objets du désir au Japon succède à Fetish Mode (2003), L’imaginaire érotique au Japon (2006) et au Dictionnaire de l’amour et du plaisir au Japon (2008).

 

Ce nouveau volume carré «pour public averti» (et un public averti en vaut deux!) se concentre sur 108 accessoires, allant du plus simple au plus compliqué. «Pour les Japonais, il existe 108 désirs humains», explique la jeune femme, qui est journaliste pour Libération où elle tient par ailleurs un blog très lu. «L’archipel contiendrait aussi 108 volcans. Une coïncidence étonnante, non?»


Une petite sélection
Ce dernier ouvrage est né d’un trop-plein. «J’avais prévu dans mon Dictionnaire un chapitre sur les objets. Il en existe tant de sortes que ce texte prenait trop d’importance. C’était devenu, sans que je m’en rende compte, un bouquin à part entière.» Un gros pavé pour lequel il faudrait à nouveau sélectionner et donc rejeter. «J’ai fini par reprendre la formule de l’abécédaire, en utilisant des mots japonais, dont certains viennent d’ailleurs de l’anglais.» Le pays subit en effet une influence anglo-saxonne, «très puritaine», venue se greffer sur les vieux acquis bouddhistes et shintoïstes. «Plus je creuse le sujet, plus je me rends compte que je demeure ignorante.»

 

C’est qu’il a fallu qu’Agnès Giard aille bien au-delà des apparences! L’objet le plus banal peut se charger de références inattendues. «Prenez la poupée gonflable. Celle que vous trouvez ici ramène à une sculpture issue du culte shintoïste. Mêmes jambes écartées. Les fidèles y glissaient jadis des pièces de monnaie pour avoir un enfant. Pour obtenir une bonne récolte. Laïcisée, cette position s’est ensuite retrouvée dans les gravures en couleur.» Et l’on sait quelle fâcheuse réputation ont longtemps traîné en Europe les estampes japonaises…

 

Perte de mémoire
Mais les intéressés retrouvent-ils spontanément cette symbolique en achetant un gadget sexuel? Non. «Quand ils ouvrent mon livre, ils tombent des nues. Le Japon, plus encore que l’Occident, souffre d’une perte de mémoire. Son éternelle fuite en avant a fini par le couper du passé.» Si l’Européen aime à se tourner vers ce qui n’est plus, le Nippon pas. «Nous sommes là-bas dans l’oubli permanent. Cela rend les gens plus libres par rapport à leur culture. Le renouvellement apparaît permanent. Mais, d’un autre côté, il faut accepter un appauvrissement perpétuel. Comment s’étonner si, dans un pays où certains temples se reconstruisent tous les vingt ans, le patrimoine cinématographique n’existe pas?»

 

Beaucoup d’objets illustrés par Agnès Giard dans son ouvrage, où le «cockring» au germanium voisine avec l’uniforme de soubrette, ont ainsi déjà disparu des magasins. «Les catalogues sont trimestriels. Les propositions se voient à chaque fois renouvelées à 30%. Cela signifie que des équipes de designers planchent sans arrêt sur des nouveautés.»
Le client fait le tri. Il donne surtout la direction à adopter. On sent ainsi, en ce moment, une évolution menant vers des matériaux toujours plus proches de la chair. «Les Japonais veulent se sentir toujours plus absorbés. Toujours plus enveloppés.»

 

Le bonheur est neuf
Le délai de péremption apparaît d’autant plus rapide que les Japonais considèrent que la nouveauté leur apporte du sang frais. «C’est un pouvoir magique. Il pousse les gens à consommer sans arrêt.» Pas uniquement des objets érotiques, d’ailleurs. L’électroménager perd de son rayonnement après quelques mois.

 

Pas étonnant, dans ces conditions, si le Japon reste un pays où les habitants jettent énormément. «Cela tient aussi à une vision éphémère des choses. N’oubliez pas que le Japon constitue un des pays le plus souvent frappés par des secousses telluriques.»

 

Reste que le neuf apporte aussi du bonheur. Un bonheur lié à l’enfance et à sa vitalité sans frein. «Sous le côté rigide des habitants, tout bouillonne.» Cela vient du vieux fond shintoïste, que les censures du bouddhisme puis de l’occidentalisation n’ont jamais réussi à tuer. Avec le shintoïsme, le plaisir forme un but légitime. «C’est cet aspect d’eux que j’ai voulu montrer. Il fallait remonter aux sources. Les Japonais se trahissent sans le savoir par leurs objets.»

 

En ce début janvier, ils apparaissent en plus tout frais. A minuit, le 31 décembre, après un silence effrayant, les cloches ont sonné les 108 coups mettant fin aux 108 désirs de 2009. «L’élan vital est redonné. Il y aura 108 autres désirs en 2010.»

 

«Les objets du désir au Japon», d’Agnès Giard, aux Editions Drugstore, 328 pages. L’auteur dédicacera son ouvrage le samedi 16 janvier à Genève de 15 h 30 à 18 h 30. Rendez-vous en l’Ile, à la librairie Papiers gras.


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