Secrets de tournage | Les Quotidiennes

20/11/2008 13:59
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Secrets de tournage

CHRONIQUE | 15:10  Natacha Koutchoumov nous parle d'Un autre homme, film de Lionel Baier dont elle est l'actrice principale. L'équipe l'a tourné en cachette...






Natacha Koutchoumov | 07-08-2008 | 15:10

C’est trop tard. Trop tard pour avoir le trac. Trop tard pour changer une intonation, une expression, une respiration. Tout est dans la boîte. Monté, mixé, étalonné, le film est définitivement fini.

 

 

Un autre homme de Lionel Baier sera projeté dans le cadre de la compétition internationale du festival du film de Locarno. Et moi, qui joue dedans, j’ai du mal à couper le cordon. Un film fini n’a plus besoin de son actrice pour vivre. Il est grand, il existe par lui-même.

 

 

Personne ne saura à quel point il a été difficile de le mettre au monde.

 

 

C’est tout d’abord Lionel Baier qui en a eu envie. Il parlait de «Bel ami» de Maupassant, de «La vie meurtrière» roman du peintre Vallotton et des vignettes en noir et blanc si célèbres de ce dernier. Il me parlait de mon personnage, très différent de ce que j’avais pu faire auparavant, femme de pouvoir, perverse et manipulatrice. Alors j’en ai eu envie aussi.

Et on l’a fait sans protection.

Sans protection de l’OFC qui n’a jamais cru au projet, sans protection d’une large équipe de tournage, sans protections aucunes.

 

 

Puis nous l’avons doucement couvé ce film. La grossesse était parfois compliquée. Nous étions comme une équipe de pirates, dans un cocktail mondain. Nous tournions à l’arrache, sans autorisations aucunes, faisant mine d’être des touristes pour pouvoir tourner dans la cathédrale de Lausanne sans permission.

 

 

Et puis, espérant désespérément avoir un peu de sous de l’OFC ne serait-ce que pour l’accouchement du film, nous ne pouvions dire à personne qu’Un autre homme se tournait déjà, car un film en train d’être tourné, même à l’état d’embryon, ne peut plus être subventionné. Alors, lorsque nous croisions des personnes que nous connaissions dans la rue nous faisions demi-tour brusquement pour ne surtout pas avoir à expliquer ce que nous faisions avec une caméra, des projecteurs et une perche.

Cette obligation au secret nous a même contraint de tourner des scènes érotiques dans un hôtel Lausannois, sans pouvoir expliquer au personnel du lieu médusé et hilare, que c’était l’art qui réunissait notre petite équipe enfermée des journées entière dans la chambre 315 et non quelques bas instincts.

 

 

Voilà, maintenant il existe tout seul notre film, il commence sa vie à lui. Nous nous sentons un peu vide d’un coup, un peu dépossédés, un peu anxieux à l’idée qu’il sera bientôt le film de chaque spectateur qui le verra, en espérant de tout cœur qu’ils l’aimeront et s’y attacheront.

 

 

Ce qui est sûr c’est que quoi qu’il arrive à Locarno même s’il devient un film marginal, un film délinquant, un film trop noir que sais-je encore. Nous, nous pourrons toujours dire que ce film nous l’avons désiré de toutes nos tripes, et qu’il a été enfanté avec beaucoup d’amour.


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