
«Le livre qui rend fou», c’est ainsi que l’a surnommé le chroniqueur littéraire Pierre Assouline dans une de ses chroniques. Jolie formule pour évoquer le DSM (Diagnostic and Statistical Manual of mental disorders) dont la cinquième édition, encore en projet, vient d’être mise en ligne sur Internet. La version définitive sera publiée en 2013, mais les critiques fusent déjà.
A cette bible des troubles psychiatriques, élaborée par l’Association des psychiatres américains, on reproche: son hégémonie, son allégeance à l’industrie pharmaceutique, son charabia mais surtout l’inflation du nombre de troubles répertoriés. En 1962, 50 pathologies y étaient classées. En 2010, on en compte plus de 300!
Addiction à Internet
Comment appelle-ton en langage DSM la manie de tout répertorier? Car la moindre des émotions peut devenir une pathologie, la timidité comme la tristesse, le chagrin comme la colère.
Sans oublier les addictions, toujours plus nombreuses et détaillées dans leur spécificité, à l’image des troubles alimentaires dont le descriptif est tellement vertigineux qu’il en devient anxiogène.

Les 28 membres en charge de la rédaction du DSM se sont également penchés sur l’addiction à Internet mais, faute de données incontestables, ne l’ont pas retenue dans sa nomenclature. Heureusement, car sinon, il faudrait mettre à peu près tout le monde du travail à l’AI !
Outil et bible
Cela n’empêche pas le DSM d’être reconnu comme une référence mondiale. C’est d’abord un outil, sensé aider au diagnostic et surtout créer un langage commun entre chercheurs. L’ouvrage est aussi très utile aux assureurs et parfois à la justice, «même si en Suisse, il est peu utilisé, sauf par les avocats», précise Jacques Gasser, médecin chef du centre d’expertise psychiatrique au CHUV.
Mais ce qu’on lui reproche avant tout, c’est d’être créateur de normes. «Que penser par exemple de ce nouveau critère actuellement en discussion, l’hébéphilie, qui désigne l’attirance pour des adolescents en phase pubère (11 à 14 ans)? Que veut-on? Soigner les gens ou dire le bien et le mal?», s’interroge Bertrand Kiefer, rédacteur en chef de la Revue médicale suisse.
La psychiatrie comme sparadrap
Pour Jacques Gasser, le problème posé par ce manuel est de gommer la différence entre les affections graves et avérées (schizophrénie, dépression) et les malaises sociaux (conflits au travail ou diverses difficultés à assumer son rôle). «La tentation est de plus en grande de demander à la psychiatrie de régler des problèmes qui au fond ne la regarde pas, au risque de la vider de sa substance, l’approche clinique et l’interprétation individuelle donnée aux symptômes.»
Entrer ou sortir
Multiplier les pathologies, voilà le danger. Mais au nom de quel principe? C’est là où les choses se corsent. Les critères sont moins scientifiques que sociologiques et politiques.
Un groupe de pression peut faire entrer ou sortir une pathologie. Les associations gays ont réussi dans les années 70 à sortir l’homosexualité du catalogue. Aujourd’hui, ce sont les transsexuels qui vont obtenir gain de cause. En revanche, les hyper actifs sexuels y entrent. Dans une Amérique puritaine, Tiger Woods a tout intérêt à passer pour malade plutôt que pour un mari volage.

Infantilisation
«A force de tout considérer comme pathologique, la responsabilité personnelle y est amoindrie, le libre arbitre contesté. Ce catalogue tend à l’infantilisation», dit Bertrand Kiefer. Société qui infantilise alors même qu’elle demande à chacun d’être toujours au mieux de sa forme, quel paradoxe!
«C’est le paradoxe de la démocratie, poursuit Pour Jacques Gasser, qui constate que c’est la première fois dans l’histoire de l’humanité qu’une association professionnelle propose de discuter ouvertement et publiquement des entités qui doivent ou pas figurer dans une nomenclature médicale.
Un référendum
«Poussé à l’extrême, dit-il, on peut imaginer un référendum en Suisse portant sur la sortie du DSM des troubles somatoformes douloureux (diverses douleurs auxquelles on ne trouve pas de substrat organique) pour que ces maux ne soient plus remboursés. On considère ainsi que la psychiatrie appartient à tous, qu’elle n’est pas l’affaire de spécialistes, et cela n’est pas sans risques. Les risques de la démocratie même.»
La consommation rend addict
La philosophie du DSM part pourtant d’un bon principe, celui de suivre les évolutions de la société et d’éviter la stigmatisation puisqu’aucun trouble n’est anormal, seule son intensité le rend pathologique.
«Dans une société qui pousse à la consommation, nous sommes tous en addiction. Mais au lieu de désigner le trouble et de cerner le patient, pourquoi ne pas s’intéresser directement aux origines de ces malaises sociaux? Pourquoi la psychiatrie et la médecine ne s’appliqueraient-elles pas à rendre moins pathogène le monde qui nous entoure?» s’interroge Bertrand Kiefer.
La fatigue d'être soi
Quel diagnostic alors poser sur cette société qui passe son temps à définir les maux qu’elle fabrique? De quoi souffre-t-elle ? Et de quoi a-t-elle peur?
«Elle a peur de ce qui peut lui échapper, d’où ce contrôle obsessionnel de la sexualité, dit Bertrand Kiefer. Elle souffre de problèmes relationnels mais surtout, le mal qui atteint un nombre croissant de ses membres, c’est ce qu’Alain Ehrenberg appelle «la fatigue d’être soi.» Le sentiment de ne pas se montrer assez performant ou compétitif, de ne pas être à la hauteur de ses propres attentes.
Autrement dit, ce qui manque à la société, c’est d’accepter la faiblesse, la différence et la contre-performance. Sans en faire des maladies…»
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