«J'aimerais avoir le courage du mari qui a tué sa femme»
TEMOIGNAGE | 10:42 Depuis douze ans, Antoinette Schlütermann assiste au dépérissement de sa mère, souffrant d’alzheimer. Le drame du retraité de Vessy, dans le canton de Genève, qui a étouffé sa femme «par amour», l’a résolue à livrer son témoignage. Hier soir, l’homme a été libéré à titre provisoire par la juge d’instruction. Il s’apprête à faire face à son procès.
Nadine Haltiner | 15-08-2008 | 10:42
«Quand je dois dire aux gens: «Maman souffre d’alzheimer», ceux-ci répondent: «Ah! Elle a la mémoire qui flanche. » Mais quoi de plus? De quoi est faite cette maladie? Beaucoup l’ignorent. On sait qu’un jour il y aura les pertes de mémoire, puis l’incontinence, puis qu’elle ne nous reconnaîtra plus. On sait tout ça. Et on pense qu’on est prêt. Mais on ne l’est pas. Maintenant cela fait douze ans qu’on accompagne maman. Douze ans, c’est terrible! On se dit: ça ne peut pas être pire. Et c’est toujours pire…»
«Je voulais témoigner depuis des années»
Blottie dans un siège en rotin, au milieu de son appartement de La Tour-de-Peilz, Antoinette Schlütermann cherche ses mots. Patiemment, prenant de grandes bouffées d’air entre chacune de ses phrases, elle veut «trouver les bons». Ceux qui racontent précisément et avec justesse le calvaire que vit Christa, sa mère, âgée aujourd’hui de 74 ans. «Je voulais témoigner depuis des années. Puis, quand j’ai appris le drame de ce Genevois qui a tué son épouse atteinte d’alzheimer, je me suis dit: c’est le moment.»
Sans tabou, et «parce que beaucoup vivent la même histoire ou, pire, la craignent», cette traductrice de 43 ans se livre à visage découvert. Un témoignage qu’elle conçoit comme un exutoire.
«Ce n’est pas un crime, mais un acte d’amour!»
«Le désespoir, mais avant tout le courage de ce monsieur meurtrier de son épouse m’ont profondément touchée. Je ne qualifierais pas son acte de crime, mais d’un immense acte d’amour désespéré et d’un immense acte de courage.» Ce courage qu’elle-même n’a jamais eu.
«J’aimerais tellement. Je me souviens que depuis mon plus jeune âge, maman m’a mille fois dit que si un jour elle devait être dépendante, elle souhaitait que je l’emmène sur un sentier alpin escarpé d’où elle ferait un faux pas fatal. Je le lui ai promis mille fois.»
«Un état de décrépitude»
Elle est toujours là. Depuis deux ans et demi, elle vit dans un EMS du canton de Vaud où, après quarante-deux ans de vie commune, son époux et ses deux filles se sont résolus à la placer. «Je regrette amèrement que la société et la loi ne m’autorisent pas à respecter son désir de mourir dignement car je sais – fière et indépendante comme elle était – que jamais, au grand jamais, elle n’aurait voulu finir ses jours dans cet état de décrépitude.»
Dans la voix d’Antoinette, il n’y a plus de tristesse, mais une profonde colère mêlée à de la frustration et de la résignation. «Maman avait pris le soin de remplir ses dispositions de fin de vie et en avait discuté avec son médecin, mais rien n’y fait.»
Tombée malade à l’âge de 62 ans, Christa a longtemps caché sa maladie. Ses oublis, elle en riait. Face aux autres, elle détournait ses blancs en plaisanterie. «Alzheimer commence sournoisement et subtilement. Un jour, elle rangeait les œufs dans le congélateur. Un autre, elle mettait les cendres de sa cigarette dans son café ou renversait ce dernier dans la sous-tasse. Puis vint la peur du noir. Peur de descendre dans la cave. Peur de rencontrer le méchant monsieur qui s’y cache. Aujourd’hui, elle ne sait même plus se servir d’une fourchette et mange à la petite cuillère ou avec les doigts.» Un retour en enfance, avant une régression physique. «Lui laver ses cheveux devenait une lutte interminable. Sentir son odeur devenait horrible.»
«Maman était une femme superbe et vive d’esprit»
Sa fille voit lentement dépérir cette femme qu’elle admirait tant. «Maman était une femme superbe, cultivée, très vive d’esprit. Mes parents étaient hôteliers. On appelait maman «Madame la Directrice». Elle était toujours tirée à quatre épingles, elle avait de la classe, était toujours bien coiffée. D’ailleurs, la haute coiffure, c’était son premier métier. Elle tirait une certaine fierté d’avoir un jour coiffé Audrey Hepburn.»
S’en souvient-elle? «Dans ses yeux, il n’y a plus de regard. Et dans sa tête, il n’y a plus que du vide. Elle ne me reconnaît plus, ne sait plus parler, déambule sans cesse en suçant ses chicots; le dentier reste dans son tiroir puisqu’elle ne sait plus le mettre et encore moins l’enlever. A l’EMS, elle fait des allers-retours dans le couloir, entre dans les chambres et se couche parfois dans le lit d’un autre résidant. Certains jours, elle entre une trentaine de fois dans l’armoire à balais.»
«Je suis désespérée d’être aussi lâche…»
Quand elle avait encore des moments de lucidité, Christa se mettait à pleurer. «Elle avait, l’espace d’un instant, conscience de cette humiliation. Elle menaçait alors de se suicider. C’était il y a deux ans. Maintenant, sa tête est tellement vide qu’elle ne s’en rend plus compte… j’espère. A 79 ans, cet homme qui a tué son épouse ne sera peut-être pas enfermé. Peut-être aussi n’avait-il rien à perdre. Moi, à 43 ans, je ne peux honorer ma promesse. Cela me désespère d’être aussi lâche…
Quand allons-nous enfin avoir le droit de respecter la volonté des malades d’alzheimer quand le mal est connu? Que celui qui n’a pas fait l’expérience de la déchéance humaine dans sa plus perfide forme – la dégradation de l’intelligence et pire, de la personnalité d’un être proche et surtout aimé – s’interroge au plus profond de son âme sur la signification du geste de ce monsieur avant de le juger.»
Le retraité de Vessy a été libéré hier soir
S., le retraité de Vessy, a été libéré provisoirement hier soir par la juge d’instruction. Il a quitté le quartier carcéral des Hôpitaux universitaires de Genève où il était emprisonné. Ce Genevois, rappelons-le, a tué sa femme, le 1er août vers 21 h dans l’EMS où il vivait en couple depuis 2005.
Mais qui est cet homme de 79 ans poursuivi pour le meurtre de son épouse malade? Il s’agit d’un être un peu bougon, parfois brusque, directif mais pas du genre méchant, encore moins violent. C’est en substance ce qui ressort des éléments du dossier en cours. Après avoir étouffé sa partenaire, il a tenté de se suicider en s’ouvrant les veines: «Je voulais partir après elle. Elle souffrait de la maladie d’alzheimer. C’était la meilleure chose que je pouvais faire pour elle.»
Depuis le début de la procédure son entourage assure qu’il était toujours prévenant avec elle: «C’était un couple fusionnel. Ils se sont d’ailleurs refermés sur eux-mêmes depuis la maladie de la victime.»
Un pensionnaire revendicatif
S. soutient fermement avoir évoqué, par le passé, avec sa femme le fait de mourir ensemble. Selon nos renseignements, ni les filles ni les employés de l’EMS n’en ont entendu parler: «Depuis des mois, elle était apathique, elle parlait peu et n’aurait pas été capable de tenir ce type de réflexion.»
Conflit avec le personnel de l’EMS
A en croire les premiers éléments de l’enquête, S. n’entretenait pas de bonnes relations avec le personnel. Revendicatif, il estimait qu’on ne s’occupait pas assez de sa femme «qui aurait mérité encore plus d’attention». «De plus, poursuit une source policière, comme il avait déposé plainte suite à un vol de carte de crédit, il se méfiait de tout le monde dans l’EMS. Il se sentait prisonnier de cet établissement.»
Et qui était la victime? Les témoins la décrivent, avant sa maladie, comme une femme aimante, soumise, sensible et qui aimait rire. Son état de santé s’est détérioré en deux ans et demi: «Dès que S. n’était plus là, elle était toute perdue et le réclamait», poursuit une source Dans un courrier, en 2007, S. écrit que si sa femme mourait avant lui, il souhaiterait que ses cendres «soient placées dans le cercueil de son épouse». Contactée hier soir, Me Florence Yersin salue la libération de son client: «Mon client ne retournera pas à l’EMS dans lequel il se trouvait. Il a besoin de se retrouver seul. Il assumera néanmoins la procédure judiciaire et fera face à son procès. » (Fedele Mendicino)
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témoignage : délivrer ma maman atteinte d'alzheimer
bravo et merci à Madame Schlütermann d'avoir mis des mot sur cette douleur, ce deuil blanc que vivent les proches d'un malade d'alzheimer.
L'impuissance, la colère, la détresse ne peuvent s'exprimer en paroles face à la déchéance physique et mentale d'un être cher.
Il ne reste que les larmes de rage.. voir son père ou sa mère devenir "fou" puis sombrer dans le silence, la décrépitude ce n'est pas un deuil, c'est un calvaire qui ne semblent jamais finir.
En lisant son témoignage, j'ai été troublée par la similitude de ses dires et les miens. Pertubant mirroir de la souffrance..