"Journal de deuil", de Roland Barthes. Ce texte bouleversant nous parvient grâce à l'Institut de la Mémoire de l'Edition Contemporaine qui a soigneusement archivé les fiches écrites de Roland Barthes après la mort de sa mère.
Les lecteurs attentifs du sémiologue français n'ignoraient pas la place qu'occupait sa mère quand ils ont lu son texte autobiographique "R B par RB". Mais dans ce texte qui se jouait avec génie des pièges de l'autobiographie les mots étaient maîtrisés, domestiqués presque par le recul du temps et la retenue qu'impose la pudeur.
L'universalité de l'amour
Dans ce journal de deuil il n'en est rien: pour la première fois, je crois, et sans qu'il y ait pour le lecteur un sentiment d'effraction ni de violation de la vie intime, nous assistons tristes à en mourir et impuissants à la dérive d'un homme qui a perdu l'être le plus cher au monde: il se trouve que c'est sa mère mais le texte peut se lire aussi en imaginant qu'il s'agit de l'amour, de l'essence même de l'amour, de l'universalité de l'amour et pas seulement de l'amour d'un fils pour une mère.
C'est peut être cela qui nous atteint en plein coeur: bien sûr il s'agit de sa mère dont il fut proche toute sa vie, qui l'éleva seule et avec qui il entretenait une relation de proximité d'une sensibilité rare mais justement non fusionnelle, empathique plutôt: ils étaient sur la même longueur d'onde, n'avaient pas besoin de s'expliquer le monde puisqu'ils le vivaient tous deux à l'unisson. Accord parfait donc, tendre toujours, sans esprit de domination, sans jalousie cachée, amour loyal et réciproque.
Haïku de l'élégance de soi
Quand sa mère meurt R B continue à se faire croire qu'il est toujours en vie et fait comme si: comme si le monde avait la même saveur; comme si il pouvait à continuer à parler aux autres. Il le fait, il le dit, il y arrive.
Oui mais dans ces petites fiches aujourd'hui, reliées avec patience et esprit de recherche, il lâche les amarres, laisse monter, comme des vagues déferlantes, ce sentiment d'abandon, ce corps empli de chagrin, ces larmes qui affleurent sans cesse, l'inanité de l'existence, le ridicule des vanités du monde. Mais, comme un bon petit soldat qui ne voudrait pas décevoir sa mère, il livre aussi le combat pour ne pas tomber dans le compassionnel de la souffrance, pour s'abriter dans la lecture, l'amitié, la beauté d'un paysage.
Nu, offert dans cette nudité, ce texte sorte de Haïku d'élégance de soi même est à offrir de toute urgence pour savoir comment la souffrance ne doit jamais être une délectation mais une méditation.
Roland Barthes Journal de Deuil IMEC Seuil.




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