Genferei, privilège ou aberration? Les écoliers genevois ne vont toujours pas à l’école le mercredi matin. Ils sont à ce jour les seuls en Suisse à quitter l’école le mardi soir et ne la retrouver que… le jeudi matin. Charles Beer, conseiller d’Etat en charge de l’instruction publique, de la culture et du sport descend dans l’arène. «Je suis convaincu que les exigences du nouveau plan d'études romand et les résultats de l'école genevoise, imposent un élargissement de l’horaire et exigent le retour en classe le mercredi matin», martèle-t-il. Face à lui, la Société pédagogique genevoise (SPG), syndicat d’enseignants du primaire, le MCG, SolidaritéS. Notamment. Rencontre avec Charles Beer à la veille d’une campagne qui divise jusque dans les familles, et qui se terminera par un vote populaire le 11 mars prochain. Et peut-être le retour en classe le mercredi au plus tard à la rentrée scolaire 2014.
Dès que l'on passe la Versoix, la question du retour à l'école le mercredi matin apparaît comme une genferei. Genève est en effet le seul canton suisse à ce jour à ne pas tenir classe le mercredi matin. Comment en est-on arrivé là?
Pour comprendre ce particularisme genevois, il faut remonter à 1982. Il y a trente ans, en effet, le peuple avait refusé une initiative populaire visant à la suppression du samedi matin dans l’horaire scolaire. En 1997, et malgré ce refus, le Conseil d’Etat genevois a décidé, pour des raisons financières notamment, de supprimer le samedi matin et de ne pas le remplacer par une autre demi-journée. Dans ce cas précis, la genferei, comme vous dites, résulte de ce retour sur une décision populaire, sans la moindre légitimité démocratique.
Existe-t-il d’autres cas où les écoles sont ouvertes seulement 4 jours par semaine?
Seule la France de Sarkozy a essayé de nous imiter en 2008, avec les conséquences négatives que l’on connaît aujourd’hui. Le rapport de la Cour des comptes 2010 étrille littéralement le gouvernement Sarkozy, qualifiant cette décision d’incongrue, de nuisible par rapport au rythme scolaire des enfants. Peut-être eut-il mieux valu que M. Sarkozy vienne étudier les conséquences de cette décision désastreuse sur une communauté comme Genève avant de s’engager dans une telle voie?…
Vous paraissez inébranlable. Dès lors pourquoi ne pas avoir procédé par réglementation? Pourquoi avoir pris le risque d’un referendum?
Cette décision ne concerne pas uniquement élèves et professeurs, mais bel et bien l’ensemble de la société. Si l’on avait passé par un acte gouvernemental, il y aurait eu à coup sûr une initiative de la SPG pour s’opposer. Par ailleurs, cela aurait été un déni démocratique. On ne modifie pas le quotidien des gens d’un coup de baguette magique. Les enfants, les parents, les grands-parents, les associations culturelles, sportives, religieuses… Tous dépendent de l’horaire scolaire.
Les TPG, La police genevoise, l’affaire Mark Muller… Le Gouvernement genevois est en crise. Difficile de concentrer la population sur un débat comme celui de l’horaire scolaire et d’une modification dont on ne sentira les effets en 2014 seulement...
J’ai déposé deux projets de loi en septembre 2010: le premier pour que Genève adhère au concordat Harmos (harmonisation scolaire en Suisse) et l’autre sur l’horaire scolaire. A ce moment-là, je ne pouvais pas prévoir ce qui se passerait durant le réveillon 2012… Soyons sérieux! Il y a certes une crise gouvernementale à Genève. Mais je suis sûr que les Genevois et Genevoises feront la différence et s’intéresseront à ce débat de fond engageant leur école, leurs enfants.
Plusieurs associations qui comptent comme l'association faîtière des parents d'élèves ainsi que les écoles de musique, pour ne citer qu'elles, ont été tardivement convaincues. Avez-vous manqué d’arguments?
Non. Nous avons fait un gros travail d’enquêtes, de concertations. Tout le monde y a participé. Les parents ont eu de la peine à être convaincus car dans un premier temps, nous souhaitions réintroduire le mercredi pour les petits aussi (4 à 7 ans). A la demande des associations de parents, nous y avons renoncé. A cette classe d’âge, nous proposons d’autres approches pédagogiques. La nouvelle loi sur l’horaire scolaire bénéficiera qu'aux enfants de 8 à 12 ans. La SPG n’est, elle, jamais entrée en matière. Elle a participé à toutes les séances, sans émettre la moindre idée. La seule chose qui a motivé la SPG c’est le statu quo. En oubliant que les élèves genevois fréquentent moins l'école que les autres.
La SPG vous accuse de promouvoir des réformes à coût constant. Les 150 postes supplémentaires (20 millions de francs) que vous proposez pour l’élargissement de l’horaire scolaire, ne comblent pas les 300 postes perdus depuis plus de 10 ans. Il est certain que la diminution des effectifs dans les classes garantit la qualité de l’enseignement…
La SPG admet que les 150 postes prévus couvrent les besoins pour introduire le mercredi matin. Les conditions d'enseignement seront même améliorées puisqu'il y aura davantage d'enseignants qu'aujourd'hui auprès des petits de 4 à 7 ans. C'est ça l'essentiel! A Genève le nombre moyen d'élèves par classe est de 19,78. 5% des classes sont fréquentées par 24 élèves et plus. Ces chiffres sont bons. Maintenant, si la SPG et le MCG souhaitent davantage d'enseignants qu'ils déposent un projet de loi, qu'ils lancent une initiative. Il s'agit d'un autre débat!
Mais aujourd'hui il est irresponsable d’affirmer que les 150 postes prévus pour le mercredi matin les 20 millions supplémentaires ne signifient rien. Le Parlement et le Gouvernement se sont engagés en faveur de l’école publique. Les Genevois devront donc trancher le 11 mars prochain. Soit ils acceptent ces 20 millions, soit ils les refusent. En cas de refus, il n’y aura malheureusement pas un sou supplémentaire pendant longtemps, pas un poste de plus. Et il faudra tout de même introduire l'anglais et répondre aux nouvelles exigences en allemand et en français!
On vous sent excédé…
Excédé, c’est peu dire. Je suis absolument consterné. La SPG fait preuve d’une position anti pédagogique qui tourne le dos aux intérêts des enfants. Beaucoup d'enseignants l'ont compris et soutiennent la réforme.
S’agissant des récents résultats de PISA, la SPG souligne les progrès de l’école genevoise quand bien même le mercredi matin est congé.
Dire que les résultats sont bons parce que les Bernois francophones sont derrière les Genevois et que nous avons égalisé à l’avant-dernière place avec les Vaudois… Quel triomphe! Soyons sérieux encore une fois! En tant que représentant de l’Instruction publique, je ne peux pas me contenter de figurer en queue de peloton alors même que le niveau des exigences va encore augmenter. Le PER est plus exigeant. Nous ne sommes pas parmi les cantons qui réussissent le mieux en matière scolaire. Un meilleur horaire, plus d’heures et plus de moyens sont tout sauf un luxe inutile. Selon PISA, nous avons la meilleure progression en matière de lecture. En maths et en sciences, nous ne sommes pas bons. On ne peut pas se contenter d’aller regarder les écureuils dans les arbres et de brandir le spectre d’une école utilitariste. Nous devons poursuivre nos efforts.
Plus d’horaire, plus d’école… Est-ce suffisant pour garantir une meilleure école?
Absolument. La semaine de 4 jours et demi a été adoptée partout, sauf à Genève, car elle est de meilleure qualité pour le rythme des enfants et la continuité de l’apprentissage. La rupture en milieu de semaine s’avère catastrophique. Tous les chercheurs l'affirment.
Vous dites que l'école le mercredi matin génère davantage d'égalité moins de fracture sociale. Or des enfants de 9 ans (cycle moyen) auront le même nombre de périodes que les ados de 15 ans (cycle d’orientation). Ne pensez-vous pas qu’il est difficile de miser sur une concentration de tous dès le plus jeune âge ?
Nous souhaitons nous aligner sur les cantons qui réussissent le mieux. Nous revenons au temps passé à l'école jusqu'en 1997. Personne ne criait alors à la maltraitance!
La SPG, qui représente les enseignants du primaire, aurait vu d'un bon œil que nous augmentions le nombre d'heures ailleurs…au cycle d'orientation. Suivre la SPG reviendrait à détruire le nouveau cycle d'orientation que le peuple vient de plébisciter. À sélectionner les enfants au primaire déjà. Le nouveau cycle d'orientation prévoit des passerelles entre regroupements, puis entre sections afin de permettre les réorientations. Si nous devions encore ajouter des heures au CO, les passerelles deviendraient inaccessibles pour certains élèves car l’horaire de base serait globalement déjà beaucoup trop lourd.
Comment résumeriez-vous les arguments de la SPG?
Nous ne demandons pas aux enseignants d'enseigner une minute de plus. Malgré ça, la SPG refuse de regarder la réalité en face. Elle refuse les résultats de la concertation, conteste les statistiques officielles, les études internationales. Le débat ne peut ainsi pas s’amorcer. La SPG, se montre prête à tout pour conserver son mercredi qui revêt les allures d’un couvre-feu ou d’un jour religieux. Le débat doit par contre s’instaurer avec la population, tous les acteurs concernés. Nous devons expliquer qu'à Genève, tout ne doit pas passer avant l’école: telle activité sportive, telle activité culturelle, tel moment privilégié passé avec ses enfants... Comme dans les autres cantons, comme dans le reste du monde.
Les réformes engagées donnent de plus en plus un rôle d’éducation à l’école. Les enseignants tiennent, quant à eux, à leur mission d’instruction. Selon vous, où se situe la limite?
Sur le plan politique, une très large majorité se dégage pour dire que l’école doit rester concentrée sur l’instruction publique et l'éducation rester à charge des parents. Les frontières ne sont toutefois pas si hermétiques. C'est pourquoi, à Genève, les services sociaux de la jeunesse sont rattachés au DIP. Lorsqu’il y a de véritables défaillances au niveau familial, il est évident qu'il ne doit pas revenir à l'enseignant de résoudre la situation, mais aux professionnels formés pour cela.
Le retour des écoliers à l’école le mercredi matin, va permettre aux mères de diminuer le temps partiel. Les familles monoparentales se sont largement engagées. Ce point de vue est-il un argument dans votre campagne?
Il est indéniable que le mercredi de congé pousse les femmes au temps partiel. Dans l’organisation familiale aujourd’hui, le temps partiel est souvent imposé aux femmes. C’est une réalité. Elles seraient beaucoup plus libres de choisir s’il y avait classe le mercredi. Cela dit, je n’ai rien contre le temps partiel, s'il est choisi. Il faut reconnaître simplement que l'horaire scolaire actuel est conçu pour monsieur qui travaille et madame qui reste à la maison. Il n’y a pas que le mercredi qui force madame à rester à la maison: les repas et la longue pause de midi n'aident pas les femmes qui souhaitent travailler à plein temps. Il est encore plus difficile de s'organiser avec un tel horaire lorsque toute la famille ne vit pas sous le même toit. L'horaire scolaire genevois reflète l'organisation d'une société traditionnelle. Je remarque que celui des crèches est différent. Imaginez les réactions si les crèches décidaient de fermer le mercredi!
Les femmes UDC sont aujourd’hui vos ferventes partisanes. Elles appuient davantage le retour en classe le mercredi matin que les femmes de gauche. Comment expliquez-vous ce manque d’engagement dans vos propres rangs?
La grande majorité des femmes de gauche sont favorables au mercredi matin, elles savent bien que davantage d'école, c'est davantage d'égalité des chances. Mais, je salue évidemment la position de l'UDC. A Genève, ce parti est présidé par une jeune femme, très active professionnellement. Les femmes UDC doivent partager mon analyse des particularités de l'horaire genevois.
Mais il est vrai qu'il se trouve des opposants dans tous les partis, y compris à gauche. C'est normal, l'horaire scolaire façonne la société. Changer l'horaire, c'est demander aux parents de s'organiser différemment et beaucoup de citoyennes et de citoyens craignent d'avoir à se réorganiser. Je peux comprendre ces craintes, mais l'intérêt de l'enfant doit primer.
La campagne démarre. A ce jour, quels sont vos pronostics quant à l’issue du scrutin, le 11 mars prochain?
A l'exception du MCG, tous les partis représentés au Grand Conseil soutiennent le mercredi matin. Mais les mots d’ordre des partis ne représentent qu’un des éléments qui va déterminer le scrutin. L’essentiel, c’est l’addition des positions individuelles. Une multitude de facteurs va amener à un vote qui, à ce jour, s’avère très incertain. Ce que je sais, c’est qu’à chaque occasion j’évoque le mercredi matin. Chaque effort, chaque minute, chaque voix comptent. Je ne regretterai jamais d’avoir provoqué un vote populaire sur cette question, mais je regretterai de ne pas avoir tout mis en œuvre pour convaincre, et faire en sorte que le oui l’emporte.













Publier un nouveau commentaire