
«Un sac à névrose.» Voilà comment Maxence Brulard, graphologue genevois patenté, décrit le gribouillis informe, le lettrage lapidaire ou l’élégante arabesque qui nous sert de signature. «Bien plus que l’écriture cursive, la signature s’apparente à une griffe, à un sceau graphique», explique-t-il. «Elle révèle l’identité profonde, ou en tout cas l’image de soi que l’on souhaite livrer aux autres. En signant, on se lâche.» Voilà donc un motif intime et révélateur; une empreinte de l’âme. Cachez ce seing que je ne saurais voir, aurait dit Tartuffe.
Du coup, à la découverte d’un document officiel comportant la signature des sept conseillers fédéraux, plus celle de la chancelière, on se frotte les mains. Sans le savoir, les Sages nous exhibent là les recoins secrets de leur personnalité. Rinçons-nous donc l’œil, avec l’aide précieuse de Maxence Brulard. Car si la signature en dit long sur le signataire, encore faut-il savoir la lire… Examen cas par cas.
Doris Leuthard
«Je suis surpris par la masculinité du trait, qui ne marque d’ailleurs pas une grande distinction intellectuelle. C’est une signature technique, économique, efficace, sans doute fort utile quand on doit griffer 200 documents administratifs à la chaîne. Il y a une dose raisonnable de sensualité, un narcissisme mesuré, une certaine esquive aussi: le trait horizontal rend la lecture du nom impossible. On peut envisager le fonctionnement de la dame: d’abord elle observe, puis agit rapidement, en négligeant les détails, avant de s’arrêter net quand elle juge le résultat satisfaisant. C’est une impulsive qui se contrôle.»
Moritz Leuenberger
«C’est ma signature préférée parmi celles que vous soumettez: la plus fine et raffinée, avec une forte féminité et un certain humour; celle d’un vrai intellectuel plus à l’aise dans le registre des concepts que dans leur réalisation. Elle témoigne d’une personnalité ambivalente et paradoxale. Le nom est entièrement lisible, l’identité pleinement assumée, mais sans agressivité; sans l’affirmation d’un moi dominant. On sent un homme de consensus, un bon spéculateur.»
Micheline Calmy-Rey
«Tchak-tchak-tchak: c’est un grillage, un éclair, très brutal, jusqu’au-boutiste et impulsif. Du genre je me lance dans l’action sans discernement réflexif, je me précipite au gré de mes désirs, la tête dans le mur. On ne lit pas le nom, peut-être un M suivi d’un C aux structures diluées. Elle ne veut pas être reconnue.»
Hans-Rudolf Merz
«La plus compliquée de toutes, mais pas la plus complexe. Le tout petit mouvement qui démarre trahit un net sentiment d’infériorité. Suit une bulle, à travers laquelle le personnage essaye de se gonfler; puis une série de nœuds, de bouclettes, d’œilletons non maculés: c’est un nerveux, un anxieux, un maniaco-dépressif peut-être. Il a peur. Heureusement que la Suisse n’a pas la bombe atomique.»
Eveline Widmer-Schlumpf
«Cette signature, c’est un barrage. Un château fort entouré de barbelés et de herses, avec des canons prêts à pilonner. Les impulsions graphiques sont systématiques, d’une régularité robotique, sans émotion, avec une saillie finale agressive. On sent là un mental rigoureux et froid; celui d’un bon adjudant-chef, qui applique les ordres sans discuter.»
Ueli Maurer
«Incroyable ce tortillon. Absolument illisible et informe. Ce qui pourrait dénoter une certaine inconsistance, une absence de structure, une personnalité faible et manipulable. Comme celle d’un enfant bridé par ses parents, prêt à épouser n’importe quelle cause pour exister. Dans cette signature, il y a aussi du laxisme, de la mollesse, peut-être une féminité refoulée. La graphie qui descend pourrait en outre indiquer une tendance à la dépression, mais rien de pathologique.»
Didier Burkhalter
«Lui, c’est un escrimeur. Il faut s’en méfier, voilà un personnage double: affectif et réceptif d’un côté; offensif et pourfendeur de l’autre. Une personnalité tactique, capable de développer un insoupçonnable potentiel d’agressivité, de porter l’estocade si la situation l’y invite. Le D de Didier, très lisible par rapport au nom de famille, pourrait en outre indiquer le désir de se démarquer par rapport au clan, peut-être une volonté de revanche sociale.»
Corina Casanova
«C’est une signature que je trouve sympa. Le nom est écrit en entier, sans vanité ni complaisance. J’imagine un caractère sans doute conventionnel, un rien inhibé peut-être, mais aimable, appliqué, travailleur, franc et authentique.»
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