Shocking! Il y a quelque chose de pourri non plus dans le royaume de Danemark, comme au temps du bon William Shakespeare, mais dans celui de Grande-Bretagne. Les gens y ont perdu tout fair-play, pour employer un anglicisme bien venu. Je vais vous dire pourquoi. Depuis 1952, un petit théâtre de Londres propose tous les soirs la même pièce. «The Mousetrap» bat ainsi tous les records de durée, laissant «les Misérables» misérablement sur le carreau. Il s’est donné quelque 23 000 représentations de cette pièce, écrite par Dame Agatha Christie. Dans le genre, c’est un peu la Huchette d’outre Manche. Vous savez. La Huchette, ce petit établissement qui propose à Paris «La cantatrice chauve» et «La leçon d’Eugène Ionesco en alternance depuis près de soixante ans. «The Mousetrap» constitue une pièce policière. Autant dit quelle comporte nécessairement un coupable, même si Dame Agatha pousse parfois le vice à mettre ce dernier au pluriel (1). Mais qui? Le public s’engage, en franchissant les portes de l’établissement à ne pas donner le nom. Ce serait déflorer l’intrigue, même si cette dernière a aujourd’hui l’âge des inviolables grands-mères. Or que vient-il de se passer? Quelqu’un a vendu la mèche. Et pas comme ça, dans la rue. Non. Publiquement. Un internaute vient de révéler l’identité de l’assassin sur Wikipedia. Un coup bas, dénoncé par toute la presse nationale. On ne fait pas ça à Mrs Christie, même si l’intéressée est décédée (de mort naturelle, ce qui constitue presque une ironie du sort) il y a fort longtemps. Le petit-fils d’Agatha a dénoncé le scandale dans le «Daily Mail». Il faut dire que sa grand-mère lui avait offert en cadeau les droits de «The Mousetrap»,vu par elle un peu comme un amusement, quand il était encore tout jeune. D’autres internautes ont pris la relève de l’indignation. C’est devenu un «buzz», comme on dit aujourd’hui en français. L’une d’elles est même parvenue à supprimer le passage litigieux sur Wikipedia. Le site l’a remis en place en priant la femme «de ne pas recommencer». M’est avis qu’elle n’aura pas de peine à se trouver un comité de soutien en cas de besoin. Sus à Wikipedia! La question qui se pose maintenant est de savoir si la pièce pourra continuer sur sa (longue) lancée. Sans doute oui. Tout ça, c’est des pudeurs victoriennes. Je suis sûr, mais alors sûr, que bien des gens ont dû se susurrer la conclusion depuis des décennies. Madame Max Mallowan (c’était le nom d’Agatha, mariée à un des plus célèbres archéologues et arabisants de son temps) peut donc dormir en paix. Il est vrai que quand on est mort, on ne risque pas d’avoir des insomnies. 1) «Le crime de l’Orient-Express».
On a fait du tort à Agatha Christie!

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