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Facebook: la fin de la vie privée, vraiment ?

INTERNET | 11:30  Le jeune patron du plus important réseau social, Mark Zuckerberg, plaide pour un partage accru des données personnelles. Pour lui, les normes sociales concernant la vie privée ont changé et il faut s’adapter. Et si l'utopie de la génération numérique était: plus de transparence pour moins de surveillance?






MARIE-CLAUDE MARTIN | 17-01-2010 | 11:30

Récemment, le New York Times racontait l’histoire du président de Disney qui, convoyant sa fille et ses deux amies dans la voiture, s’étonnait de les entendre tapoter des sms pendant le trajet.

 

- Tes amies sont là, ça ne se fait pas!

- Mais papa, nous sommes en train de nous écrire, je ne veux pas que tu entendes ce que j’ai à leur dire!

 

Ce que la petite fille revendique, c’est son droit à l’intimité. Voilà qui dément ce que beaucoup d’adultes pensent des adolescents d’aujourd’hui : exhibitionnistes, narcissiques, impudiques, incapables de faire la différence entre vie privée et vie publique.

 

 

Autre génération

Mais comment pourrait-il en être autrement?

 

Filmés avant de sortir du ventre de leurs mères, élevés avec la vidéosurveillance, suivis à la trace au moindre achat sur Internet, les adolescents de 2010 ont grandi avec le numérique qui, «par nature, n’est pas un espace confidentiel puisque tout y est copiable et diffusable» dit Stephanie Booth, blogeuse de réputation mondiale, consultante et formatrice en médias sociaux.

 

 

La fin de la confidentialité
La remarque de la petite fille va dans le sens des déclarations de Mark Zuckerberg, fondateur de Facebook, entreprise à la tête de 350 millions de membres.

Lundi, le jeune patron de 26 ans annonçait que «les gens sont de plus en plus à l’aise de partager davantage d’informations, avec davantage de gens, et que la norme social avait changé.» Dès le lendemain, plusieurs éditorialistes s’inquiétaient de la fin possible de la vie privée.

 

Mais qu’est-ce que la vie privée? Qu’est-ce qui  la fonde et la définit?

 

Aucun problème légal

En Suisse, sur le plan juridique, la notion est plutôt flexible. «La base légale est dans un article du code civil, le 28, mais il n’en donne pas de définition. C’est la jurisprudence qui en fixe les contours», dit Manuel Bianchi della Porta, associé de l’Etude BCCC.

Pour cet avocat spécialisé dans les médias électroniques, Facebook ne pose aucun problème légal en soi, contrairement à GoogleStreet, par exemple, qui peut vous photographier à votre insu dans un espace public.

 

«Personne n’est forcé d’aller sur Facebook. Si on accepte d’être membre de ce réseau, on en accepte les conditions. En principe, et malgré ses paramètres par défaut, c’est vous qui avez la maîtrise des informations que vous livrez.»

 

Et si d’autres diffusent des informations erronées sur vous? «Si ces informations ont un contenu illicite (par exemple, diffamation ou atteinte à l’honneur),  la loi dispose d’outils, mais, en Suisse,  ils ne sont pas spécifiques à Internet. »

 

 

Notion mouvante

La sociologie serait-elle plus précise? «La vie privée est une notion floue et finalement assez récente. Elle se démocratise au milieu des années 50, avec l’émergence de la classe moyenne et l’amélioration des conditions de vie des classes populaires», précise Sami Coll, sociologue des nouvelles technologies à l’Université de Genève.

 

Quatre niveaux

«Si on ne peut pas la définir clairement, on peut néanmoins l’appréhender sur quatre niveaux. 1) le territoire, c’est la différence entre espace privé (maison) et l’espace public (la rue). 2) l’intégrité corporelle. 3) Le droit de communiquer avec quelqu’un en ayant la garantie de ne pas être espionné, quelque soit le support.

 

Enfin, la protection des données, y compris celles qui touchent aux émotions et aux goûts personnels, sachant que chaque personne dispose d’un patrimoine d’informations: santé, compte en banque, origine social etc.»

 

 

Enjeu économique

C’est cette dernière dimension  que le patron de Facebook voudrait abolir, par goût de la transparence, certes, mais essentiellement pour des raisons économiques.

 

Plus la société bénéficiera de données, plus il est facile de les négocier avec des sociétés de marketing.

 

Pour Stéphanie Booth, le but de cette stratégie «est la course au «real time» sur internet. «Facebook est en concurrence avec Twitter et ne peut pas se permettre  d’avoir moins d’infos en direct accessibles que son rival.»

 

 

Ce qui a changé
Alors que les parents ne voient dans le Net que violation de la sphère intime, dangers pédophiles et mise en pièce de la sphère intime, les adolescents eux l’envisagent comme un espace de construction identitaire et de liberté. Liberté qui est aussi une composante de la sphère privée.

 

L’important pour eux est d’échapper à la surveillance de leurs parents, de s’affranchir de la sphère familiale. Big Brother, c’est la maison, pas la Toile et ses filets!

 

 

Libéraliser l'information

Il y a donc bien un glissement dans leur perception de la vie privée.  Au point d’ailleurs que certains observateurs américains comparent cette libéralisation des données personnelles à ce qui s’est passé dans les années 70 avec la sexualité.

 

«Libéraliser l’information comme jadis on libéralisait la sexualité, dit Sami Coll. Mais est-ce vraiment une libéralisation? On est peut-être passé de l’univers paranoïaque de 1984 à la normalité euphorique du Meilleur des mondes. Car Facebook, c’est un peu un «fun system». Le bonheur devient une norme et une contrainte sociale.»

La fin du secret ?
Cette nouvelle approche de la vie privée qui aspire à la transparence marquerait-elle la fin de l’ère du secret? Non, on n’a toujours quelque chose à cacher.

 

«Une ado peut se montrer nue sur Facebook, fait relativement rare, mais ne pas oser reconnaître qu’elle aime Madonna, par exemple, parce que ça peut paraître ringard auprès de ses copines. Il ne faut pas oublier que Facebook est aussi un espace collectif, une vitrine du statut social», précise Sami Coll.

 

 

Droit à l'oubli

Et le fait que tout y soit consigné? Que le passé puisse devenir un passif? «Peut-être faudrait-il faire une loi qui matérialise le droit à l’oubli, en imposant, par exemple, une date d’expiration de certaines données», imagine le sociologue.

 

 

Pour Stephanie Booth, ce n’est qu’une question de temps et d’usage. «Il y a dix ans, on trouvait bizarre de mettre sa photo sur le net, aujourd’hui, tout le monde le fait. Bientôt, les futurs directeurs d’entreprise auront leurs photos où ils buvaient comme des trous, et cela ne fera plus scandale».


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