«Madame Bovary, c’est moi», aurait dit Gustave Flaubert (1821-1880, à propos de son roman, sorti en 1857. «Madame Bovary, ce n’est pas moi», répond de manière plus sûre Lydia Davis, qui vient de donner de ce classique une nouvelle traduction anglaise. «On m’a demandé de transposer Flaubert, et il est difficile de dire non à un grand livre, enfin à un soi-disant grand livre.» Son adaptation fait pourtant les choux gras de «Playboy», la revue presque hors d’âge créée par Hugh Hefner (1). Le mensuel pour hommes en publie un chapitre dans son édition de septembre. Il s’agirait après tout du «roman le plus scandaleux de tous les temps». Une affirmation qui, soit dit entre nous, fait bon marché de «L’amant de Lady Chatterley» ou de «Lolita». Emma Bovary constituerait ainsi «une des pécheresses les plus célèbres de la littérature». Notez tout le puritanisme qui se cache sous ces mots. Elle a fait son mari cocu. Point final. Evidemment, il fallait bien choisir le chapitre en question. Pas question de l’opération, du (long) suicide final ou même du bal au château. «Playboy» a opté pour la scène où Emma se donne à Rodolphe, à la faveur d’une promenade à cheval. Le canasson, c’est bien connu, voilà qui vous fouette le sang! «Elle a d’abord été tentée», poursuit lourdement le magazine. «C’est le scandale que peut constituer le simple fait d’être humain.» Humain, et donc pécheur. Nous y revoilà. Saint Hugh Hefner, priez pour nous! Rappelons ici que Flaubert avait été poursuivi en 1857 par la Justice de Napoléon III, un souverain qui avait pourtant, lui aussi, la cuisse légère. L’écrivain normand avait partagé ce privilège avec Baudelaire, mais aussi avec Xavier de Montépin. Il ne suffit pas de se faire traduire au tribunal pour avoir du talent, contrairement à ce que croient généralement les «artistes maudits». Lydia Davis s’est paraît-il voulue fidèle à l’original, «tout en évitant les lourdeurs des traductions antérieures.» Il faut dire que la dame donne dans le haut de gamme. Elle a déjà à son actif Michel Leiris, Marcel Proust ou Michel Foucault. On remarquera qu’elle ratisse pour le moins large. L’histoire ne dit pas ce que la traductrice pense de l’environnement donné à sa prose dans «Playboy». Elle se retrouve parmi des femmes dénudées, mais pas trop, et soigneusement ripolinées. Le mensuel se veut chic depuis son origine. Cela dit, contrairement à ce qui se voit aujourd’hui affirmé, «Playboy» n’est pas «d’ordinaire peu connu pour ses articles littéraires.» Au contraire! A ses débuts, la revue commandait des nouvelles aux plus grands auteurs. Elle se donnait ainsi une respectabilité. Ses lecteurs avaient une caution. Ce n’était pas, mais pas du tout à cause des photos déshabillées qu’ils l’achetaient chaque mois. Ils le faisaient «pour les grands textes». On connaît la chanson. Personne ne l’écoute. Elle ne fait en réalité qu’un heureux. L’auteur du petit mensonge. (1) Le premier numéro est sorti en décembre 1953.
"Madame Bovary, ce n'est pas moi". La traductrice ne veut pas assumer

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