« Mignonne allons voir
». Les poètes de la Pléiade, Ronsard leur prince, Du Bellay, Jodelle, m'ont invitée. Dans la chère
Fondation Bodmer
, je vois la collection de livres rares de Jean-Paul Barbier-Mueller en apesanteur, autant d'éditions précieuses en reliure Renaissance suspendues au dessus du Temps, dans les vitrines invisibles conçues par Mario Botta.
L'homme n'a jamais parlé d'amour avec autant d'invention, d'élégance, d'impertinence et de mélodie que dans les plus belles poésies françaises du XVIe siècle. « Comme on voit sur la branche au mois de mai la rose», la fleur vivace du jardin des amours y pousse à chaque coin de phrases, même dans les poèmes qui ne parlent pas d'amour. L'air diffuse autour de moi une musique silencieuse et irrésistible, dans le noir, parmi les vieux livres qui scintillent, et je m'enivre de l'éternelle jeunesse de ces paroles anciennes.
Seule, dans la pièce sombre et jaillissante de poésie, je pense à Louise Bourgeois. J'imagine, s'approchant lentement des vitrines depuis le fond de la salle, perchée sur ses pattes terrifiantes et anguleuses, une de ses
Spider
de 2 mètres, taillée dans le bronze d'une comète, puissante, effrayante et désarmante, belle et hideuse, maternelle et tueuse. Elle veut lire Ronsard. Cette araignée est très intelligente. Sa toile, l'une de mes portraits de femme préférée. The Spider came to make me free.
Je suis bouleversée par cette oeuvre de Louise Bourgeois. C'est l
'Implorante
de Camille Claudel, conçue à la fin du XIXe siècle, qui continue de souffrir tout au long du siècle suivant, survit à tous les désastres, souffre, supplie, implore et souffre encore, puis vieillit, s'endurcit, s'accroupit, se rétracte, se mue, se tait. Et devient immense.
Elle sait tout, elle a tout connu, tout absorbé. Le sol sur lequel je me tiens face à elle fait partie de sa toile. L'Implorante de Camille, symbole déchirant d'une jeunesse féconde et sensuelle à laquelle l'amour et l'enfantement serait arraché, représente une jeune fille nue, à genoux, les deux bras suppliant le ciel. Ses jambes sont musclées, saillantes, tendues, sculptées. Mais son ventre n'a plus de forces, elle est au bord de l'épuisement. Le personnage repose sur un socle sans lequel il s'effondrerait.
Louise Bourgeois a osé retirer le socle. Et observé la femme survivre à quatre pattes. « Ronsard me célébrait du temps que j'étais belle ».
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