Monsieur Mutzenberg
| 06:00 Lila Sondermann a eu la chance de rencontrer un excellent professeur, de ceux qui vous ouvre l'esprit et les yeux sur le monde. De ceux qu'on n'oublie pas...| 23-04-2008 | 06:00
Il est de ces êtres qui laissent des empreintes longtemps derrière eux Monsieur Gabriel Mützenberg était un de ceux-là.
Erudit, poète, auteur de nombreux écrits et spécialiste de la Réforme, c'était le prototype du rat de bibliothèque, curieux de tout. Il s'est même penché sur la biographie d'Idelette Calvin, épouse de Jean, qui, croyez-moi, a eu la vie plus dure que nous puisque aucun des trois enfants du couple n'a survécu aux dures conditions de l'époque.
Professeur d'histoire, on le reconnaissait de loin grâce à sa silhouette atypique, longiligne et presque famélique. Toujours vêtu d'un long pardessus sombre, petite couronne de cheveux et barbiche un peu désuète, il devait être aussi myope qu'une taupe, tant ses yeux semblaient petits derrière ses lunettes! Une silhouette à rajouter au Mur des Réformateurs dont il connaissait parfaitement chaque protagoniste.
J'ai eu la chance de l'avoir comme enseignant à un âge où l'insouciance nous éclipse la valeur des choses et des personnes que l'on côtoie. De l'austérité, il n'avait que l'apparence, son coeur était inversement proportionnel à sa carrure, je l'ai compris vingt-cinq ans plus tard.
- Lila, dernier avertissement: si vous continuez à bavarder, je vous impose d'office le sujet d'étude! me prévint-il de sa voix chaude et aigrelette à la fois.
Et comme j'allais à l'école avant tout pour socialiser, ce qui fut dit fut fait. Sujet: Ambroise Paré, chirurgien français du 16ème siècle. Gloups!
Heureux hasard Considéré comme le père de la chirurgie moderne, l'homme en question a aussi été le premier médecin à décrire les techniques de l'accouchement par le siège, ce qui m'a plongée pour la première fois et bien malgré moi dans des ouvrages d'anatomie de la bibliothèque du Collège où je sévissais. Et là où je m'attendais à de barbantes et barbares histoires de barbiers, je me suis fait rattraper par un sujet aussi passionnant qu'initiatique, dont je ne me doutais pas encore que j'en ferais mon métier.
Je revois encore très bien Mützi, comme on l'appelait, penché avec moi sur des croquis du célèbre médecin, montrant l'enfant dans le sein de sa mère. Une grande douceur émanait de lui lorsqu'il était délivré du pénible fardeau de la discipline en classe. Mon exposé fut brillant, et pour une fois il fut fier de me compter parmi ses élèves, je le vis à ses yeux pétillants! Fierté partagée
Et puis et puis un quart de siècle plus tard, ma route a recroisé celle du cher professeur, sur le parvis d'une église, réformée, cela va de soi. Il était accompagné de Denise, son épouse. Même silhouette, même barbiche, il semblait comme avoir été épargné par le temps. En le voyant, j'ai repensé à Ambroise Paré et ses croquis d'obstétrique et quelque chose de l'ordre d'une révélation m'a soudain illuminée: un bon professeur est celui qui vous amène à la porte de votre vocation. C'est ce qu'il a fait. Homme de foi, il a dû agir sous l'inspiration du Très-Haut!
- Bonjour Müt, euh Monsieur Mützenberg! Vous vous souvenez de moi, élève de la classe 2MA?
Et comme les cancres eux aussi laissent des traces derrière eux, non, il ne m'avait pas oubliée.
Et de lui raconter mon parcours et le bonheur jubilatoire que me procurait ma profession quotidiennement. Je portais mon petit dernier de quelques mois sur la hanche. Il a regardé l'enfant avec tendresse.
- Vous savez comment je l'ai appelé?
- Ambroise? a-t-il demandé d'un sourire interrogateur.
- Non, Gabriel. Comme vous.
Son sourire s'est figé quelques instants, aucune parole n'est sortie de sa bouche, ses yeux se sont embrumés et maintenant les miens aussi. J'arrête là .
Merci, Mützi, merci
Reagissez à cette chronique!



