Le deuil d'Antonioni n'est pas fait et les amoureux de son cinéma restent orphelins à la fois de ses coups de force dans l'écriture de ses scénarios, de la douce mélancolie de ses personnages, de sa poésie urbaine, de l'acuité de son regard sur l'évolution des lieux où nous vivons.
Vient de sortir en DVD un film rare, un film dit impur pour les spécialistes, un film poignant, douloureux et magique qui nous fait entrevoir sa personnalité et ses prises de risque autrement.
Ce film s'intitule Zabriskie Point . Il a été tourné en 69 par un jeune homme de cinquante sept ans qui a eu à coeur de transcrire - admirablement- le courage, la détermination, l'engagement des jeunes étudiants américains en révolte sur les campus.
C'était le temps du marxisme, du cannabis, du peace and love, des lendemains qui chantent, de la beauté aussi de cette jeunesse gavée déjà de fast food et de société de consommation.Comme Chris Marker, Antonioni part la caméra au poing et se fait oublier chez ces jeunes enfiévrés qui discutent des nuits entières pour refaire le monde. Rarement, au moment où la commémoration de Mai 68 approche, on se sent avec eux, parmi eux. Antonioni fait preuve dans ce film d'un respect immense pour cette jeunesse inventive.
Puis le film décolle - dans tous les sens du terme. On connaît la passion d'Antonioni pour la disparition, la fuite, l'effacement. Le film alors prend comme trame narrative l'histoire d'un jeune homme, injustement accusé de meurtre d'un flic sur le campus, pour prendre le large vers le désert d'Arizona. Le désert constitue un fil rouge dans l'oeuvre d'Antonioni. Il lui a même donné un de ses tires. Mais le désert de Zabriskie Point est différent: sensuel, chatoyant, il devient, au fur et à mesure que le film progresse, un écrin d'amour, un immense berceau de sable pour des amours interdites et frappées du sceau de l'approche de la mort.
Film onirique, sensuel - rarement comme ici on n'aura vu des personnes faire l'amour aussi langoureusement - ce film est aussi âpre et violent sur le devenir de notre civilisation.
Ode à la beauté, politiquement incorrect, il a fait scandale à sa sortie.
Il conserve, encore aujourd'hui, sa beauté vénéneuse et un message subliminal : il faut toujours garder en soi l'esprit de révolte pour avoir l'illusion qu'on reste - un peu - vivant.
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