Le heurt et la caresse du jade

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Elle a fait fondre les glaciers du Valais avec son joli minois. Ce week-end, au festival de Verbier, cette toute jeune fille façonnait l’ivoire de son piano devant un public grisonnant mais surtout grisé par ses audaces. Une jeunesse lyrique. Tempétueuse. Volcanique de pierre et de cendre. Du bout de 10 doigts rebelles et de ses 22 ans, Yuja Wang appartient à cette race de pianiste qui ne se laisse pas enfermer dans un quelconque carcan . Pianiste. Et avant tout conquérante.

 

 


Celle qui avoue ne pratiquer que 2 à 3 heures d’exercice par jour (quand Cziffra se confrontait à l’instrument plus de 10 heures quotidiennement…) s’est pourtant taillée une solide réputation pour sa capacité à absorber n’importe quel programme en à peine 24 heures. Remplacement au pied levé, comme on dit dans le milieu. Radu Lupu se désiste en 2005 pour l’un de ses concerts (c’est d’ailleurs devenu une mauvaise habitude), la voilà qui vole au secours des organisateurs sans sourciller. Et le public exulte, en redemande. Idem en 2008. Elle fait presque oublier que c’est Murray Perahia qui devait initialement s’asseoir sur le siège.

 

 


Chinoise de naissance, elle parle à la perfection la langue de Melville. Mais aussi celle de Chopin, Liszt ou Rachmaninov. Ils sont nombreux ceux qui prétendent les musiciens asiatiques incapables de comprendre la musique savante occidentale. Ce petit monde ne serait-il pas un peu hermétique à tout ce qui dévie du caucasien blanc moulé dans son costume nœud pap’ ? Avec le coréen Kun Woo Paik et d’autres figures apparues depuis les années 90, Mlle Wang clôt définitivement ce débat nauséabond. Et c’est tant mieux.

 

 


Consécration

 

 


Le fameux label Deutsche Grammophon n’a d’ailleurs pas attendu que l’on fasse un concile sur le sujet pour garnir son catalogue des plus talentueux pianistes originaires d’extrême orient. Il offre ainsi à Yuja Wang, début 2009, la chance de sa vie. Un disque plein de pépites sublimes autant que dangereuses. Les deuxièmes sonates de Chopin et de Scriabine. Puis celle de Liszt, la limousine des sonates pour piano. Près de 30 minutes de musique maniée à bras le corps. Une traversée de l’océan à la nage qui peut s’avérer fatale à celui (ou celle) qui aura trop présumé de ses forces. Mais ce ne serait être le cas de notre jeune virtuose, qui n’oublie cependant pas d’être une musicienne inspirée. Voire novatrice.

 

 


On y retrouve ce jeu où souffle l’ardeur d’un âge qui se veut sans limites. Une main gauche minérale, parfois aride, forgeant le métal. Et en opposition, ce chant lumineux de la main droite, ses respirations intérieures, ses phrasés qui maintiennent l’auditeur en apnée sur toute une mesure. Yuja ose donc les contrastes les plus insensés.

 

 


Dans la sonate dite funèbre de Chopin, l’ouverture du premier mouvement fait aussitôt saillir une personnalité hors norme. Un rubato inventif, distillé avec intelligence. Il y a longtemps qu’on n’avait pas entendu signature si originale dans une œuvre pourtant rabâchée. La célèbre Marche, sommet expressif du morceau, manque toutefois un peu d’amertume, de tragique. Dommage.

 

 


Mais c’est sans aucun doute la sonate de Liszt qui nous laissera le plus circonspects. Dictée avec sécheresse, dans une approche qui rappellera celle de Claudio Arrau pour sa méfiance envers l’utilisation de la pédale, l’œuvre perd de son aspect récitatif pour se diriger vers une théâtralisation en clair obscur. Une option qui met parfois en péril la cohérence du discours, là où l’interprète doit faire acte de discernement et de juste équilibre entre la fragmentation des différents tableaux et le suivi de la colonne vertébrale de la partition.

 

 


Sans égaler les versions éternelles de Martha Argerich ou de Vladimir Horowitz, Yuja Wang nous emmène dans son univers à elle, résolument iconoclaste. Une odyssée pendant laquelle, tour à tour, on cheminera pieds nus sur des sentiers rocailleux, puis sur une eau paisible dormant au crépuscule. Comme ce dilemme qui fait feu dans le corps d’une toute jeune fille. Etre charnelle, ou ne pas être. Quitte à s’abandonner à la violence des émotions. C’est bien cela, le heurt et la caresse du jade.

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