La Maternité de M’Bour | Les Quotidiennes

08/01/2009 14:54
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La Maternité de M’Bour

CHRONIQUE | 10:20  Si faute avouée est à moitié pardonnée, alors je viens vous demander ici: un  mobile louable peut absoudre de l’autre moitié?




Lila Sonderman est sage-femme.


Lila Sonderman | 13-11-2008 | 10:20

Lors ma dernière sieste trimestrielle pendant laquelle je lisais justement «Eloge de la sieste», essai sur les nombreux et surprenants bienfaits de celle-ci, une chose étonnante est soudain remonté des oubliettes de ma mémoire d’éléphant: une sorte de chapardage sur la conscience. Certes, c’était il y a déjà longtemps et puis j’ai fait les poches d’un riche pour donner à des pauvres, mais il y a l’histoire de l’œuf et du bœuf et puis la loi c’est la loi et patati et patata....

 

Si faute avouée est à moitié pardonnée, alors je viens vous demander ici: un  mobile louable peut absoudre de l’autre moitié?

L’histoire commence sur une plage du Sénégal où je lézardais au soleil, en bonne touriste venue passer le Nouvel-An à l’horizontale après un an de stress à l’occidentale. Mais comme chaque fois, au bout de trois jours, l’ennui me rattrape et ma curiosité me pousse hors des paradis artificiels pour aller à la rencontre des habitants, des odeurs et des couleurs locales.

En apprenant ma profession, le chauffeur de taxi a immédiatement proposé:

- Je sais où je vais t’emmener moi, à la Maternité de M’Bour!
Enthousiasme partagé, suivi d’une petite heure de trajet dans une chaleur douce et agréable, celle qu’on a chez nous maximum dix jours par an -allégation confirmée par un journaliste genevois qui a écrit qu’en Suisse on n’a plus que deux saisons: l’hiver et les canicules-!

 

Arrivée sur les lieux, deux accoucheuses en blouse blanche, debout sur le perron du bâtiment baigné de soleil, semblaient m’attendre. Bâtiment est un bien grand mot, il s’agissait là plus d’un baraquement qui, il faut le dire, n’avait pas grand-chose à voir avec la magistrale bâtisse genevoise. Accueillie à bras ouverts, elles m’ont emmené visiter le secteur des accouchées qui, entourées de leur famille, étaient allongées par terre sur des petits matelas plastifiés, puis la salle d’accouchements.

Stupeur...  Sur les structures métalliques de la table d’accouchement, une épaisse couche de sédiments, sang séché mêlé à tout ce qu’on peut imaginer... Et des taches un peu partout, sur les murs et au plafond, de quoi donner une syncope à l’Institut Pasteur!

- Vous... vous ne nettoyez pas un peu entre les naissances? j'ai osé demandé
- Oh pas vraiment! Juste un peu par terre, on n’a pas le temps et puis on n’a plus de produit désinfectant! m’a répondu l’une d'elle avec un sourire vraiment innocent.

Moi, jeune sage-femme débarquant d’un pays où l'hygiène hospitalière  est presque une religion –dans laquelle d’ailleurs je n’excellais pas, ce qui m’a valu trois ans de brimades continues- je découvrais là un monde étranger, celui de «l’avant Docteur Semmelweis», père de l’asepsie, où microbes, virus et chaleur faisaient bon ménage à trois avec la bénédiction du personnel soignant.

- Et à part le désinfectant, vous auriez besoin de quoi?
- Ah ma chère! Mais de tout! De gants, de fils, de médicaments, de seringues et d’aiguilles, de compresses, de tests de grossesse ! a répondu le duo en choeur.

 

Je crois bien que c'est à ce moment-là que le méfait que j’allais bientôt commettre a commencé à germer dans mon esprit…
C’est qu’à l’époque je travaillais dans la prospère praxis d’un gynécologue… Entre échantillons, produits à l'essai et armoires regorgeant de matériel, il y aurait bien là de quoi remplir et envoyer ou où deux cartons à M’Bour. Cartons qui avaient servi à nous approvisionner en bananes, et que je leur retournerais remplis de fournitures médicales. Commerce équitable après tout...
Et ce qui fut ourdi fut accompli dès mon retour, une fois seule dans le cabinet médical.  Et acheminé de ma voiture au bureau de poste, tous frais de port payés  par la caissette du cher patron qui, par ailleurs, se revendiquait de gauche, ce qui, sur le moment, occulta largement mon sentiment de culpabilité.
Quelques semaines plus tard arriva une carte de remerciements attestant que le tout était bien arrivé. Opération réussie!

Alors, suis-je absoute? Oui? Merci!

Ah, j’ai oublié de vous dire..... Lorsque j’ai quitté mes deux consoeurs, l’une m’a  retenue, un peu gênée :

- Je voudrais encore te demander quelque chose...
- Bien sûr, ai-je rétorqué en sortant mon porte-monnaie
- Non, non, pas ça! J’aimerais bien ... ton rouge-à-lèvre!

 

Ce jour-là, un bel étui doré de Guerlain est venu améliorer le décor de la Maternité de M’Bour. Et le sourire de son accoucheuse...


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