Le cinéma britannique avait pris l’habitude de nous le livrer dans des rôles de type pas franchement héroïque. Souvent modèle du séducteur ultra-diplômé aussi gauche que puéril, débitant ses déclarations d’amour sur un ton de juriste alors même qu’il est affublé d’un pull-over orange à tête d’élan, Colin Firth s’est longtemps débattu dans la peau de ces protagonistes improbables dont les comédies anglaises sont heureusement les seules à avoir le secret. Il suffit toutefois de bouger son angle de vue pour changer un homme. L’acteur se voit ainsi transfiguré à l’affiche de A single man, le premier long-métrage du couturier Tom Ford, dans lequel la profondeur du personnage qu’il incarne n’a plus grand chose à voir avec la superficialité des cottages huppés. 1962. Los Angeles. George Falconer, alias Colin Firth, est assis sur ses toilettes, un vieux bouquin mal en point entre les mains. Durant cette intense séance de catharsis, il regarde par sa fenêtre, stupéfait, l’American way of life, son mari idéalement cravaté partant au travail, sa femme dévouée au sourire permanent, ses adorables enfants jouant à exterminer les papillons sur un parterre verdoyant. Et surtout sa terrifiante reproductibilité, comme un cliché imperméable au temps et aux humains qui passent (le tic-tac d’une montre ou d’une horloge est un leitmotiv du film), où semble vouée à l’échec toute sensation immédiate pouvant désarçonner un individu en quelques secondes. Autrement dit, désir, regret, deuil. La veille au soir, ce professeur de Lettres a perdu son seul, grand amour dans un tragique accident de voiture. Un amour nommé Jim, gisant soudain de tout son sang au bord d’une route enneigée. Une nouvelle journée naît alors de cette nuit de douleur en apparence insurmontable, pendant laquelle se superposent présent, passé et futur dans une translation incertaine et presque immobile, une nouvelle journée qui sera peut-être la dernière si vient enfin le courage d’actionner la gâchette au fond de sa bouche. La tentation du suicide est cependant contrebalancée à maintes reprises par quelques beaux garçons croisés au hasard des heures. Fragments de corps découpés au scalpel par la caméra, comme ciselés par une lumière bergmanienne, séduction à peine voilée des mots, feront autant de fois vaciller l’instinct autodestructeur du personnage, peu à peu effleuré par l’idée du recommencement. En dehors d’une esthétique venue tout droit de l’univers publicitaire de la mode, parfois discutable tant son emprise est grande sur la pellicule, Tom Ford a touché juste en faisant appel au comédien britannique pour ce rôle délicat, inspiré par une œuvre de Christopher Isherwood. Colin Firth se révèle ici un acteur majeur, touché par la grâce d’une mise en scène assurément des plus personnelles. Composant un personnage miroitant d’émotions, complexe en dépit d’une garde-robe austère et récurrente (costume anthracite, montures carrées noires), la performance tient davantage à la sobriété de cette palette de nuances qui navigue entre l’obscur et la pénombre, plutôt qu’à une réelle dialectique sur l’ombre et la lumière. La trajectoire d’un homme qu’on croirait condamnée à disparaître inexorablement au crépuscule, quand les derniers feux du jour s’avèrent être ce qu’elle donne de plus éblouissant.
La folle journée de Colin Firth
© DR



Publier un nouveau commentaire