Escale 4: la couleur de la mer Blanche

Nous voici à Arkhangelsk, amarrés en pleine ville, au pied de l’église orthodoxe Nikolsky, dans une modeste marina où quelques propriétaires de bateau s’affairent, pour préparer la régate des îles Solovetsky. 
C’est où Arkhangelsk ? Depuis le Nord, regardez  au fond à gauche de la mer Blanche, au dernier détour des méandres de la Severnaïa Dvina… C’est là.

 

 

Et pour y arriver de Mourmansk, nous avons navigué non stop, sur deux mers, pendant quatre jours et trois «nuits».

 

 

 

 

La bile de la Mer Blanche

 

 

La mer de Barents nous a enveloppés d’un épais brouillard d’où nous avons vu émerger deux cargos fantômes. Sinon, rien. Aucun signe de vie. Plus de trace des nombreux oiseaux et cétacés que nous avions observés, l’an dernier, en voguant vers le Spitsberg. Les eaux russes de Barents semblent désertées.
En les quittant, au bout de la péninsule de Kola, nous sommes repassés en deçà du cercle polaire arctique. Sans que cela ne fasse ni chaud, ni froid une météo capricieuse. Du coup, le vent nous a poussés vers une mer Blanche, échevelée, qui nous a bien chahuté, en nous crachant ses flots de bile à la figure. Parce qu’à vrai dire, la mer Blanche n’est pas blanche du tout. Ni même bleue marine. Elle est olivâtre. Sans doute à cause des limons déversés par les nombreuses rivières qui se jettent dedans, dont la Severnaïa Dvina. Longtemps nous avons longé ses berges recouvertes de bouleaux et de sapins, avant de déboucher sur Arkhangelsk où elle atteint  une largeur de deux kilomètres, donnant à la ville une façade quasi maritime.

 

 

Au moindre rayon de soleil, la promenade qui surplombe la rivière (totalement gelée en hiver) se remplit de badauds et d’odeurs de chachliks.  En contrebas, une plage de sable, squattée par quelques pêcheurs à la ligne. Arkhangelsk  prend alors des airs de Deauville. Mais l’illusion s’estompe au fur et à mesure que l’on chemine vers le centre ville et ses grandes artères bordées d’arbres et de béton. Dans le vaste parc qui porte son nom, Lénine - encore lui- se dresse face à la tour de 22 étages qui domine une urbanité faite d’immeubles sans âme, entre lesquels se niche parfois le charme désuet des vieilles maisons de bois. De celles que la Révolution de 1917 a balayé sans aucun ménagement pour la prestigieuse histoire d’Arkhangelsk.

 

 

 

 

La promenade d'Archangelsk

 

 

C’est que la ville, fondée  en 1583,  par Ivan le Terrible, fût pour un temps, le seul port maritime de la Russie moscovite. Un siècle plus tard, Pierre le Grand (plus de 2 mètres, paraît-il) y créa un chantier naval pour y construire le premier vaisseau de sa flotte.

 

 

Carrefour obligé de tous les commerces avec l’Europe du Nord, Arkhangelsk vit encore aujourd’hui de l’industrie du bois que, les Pomores (les habitants de la mer Blanche), ont si bien su développer dès le XVIIème siècle. Témoin de ce passé de négoce maritime: le Gostiny Dvor, l’ancien marché fortifié.  Malgré son état de décrépitude avancée, le bâtiment abrite un musée, dont les objets, les plus étonnants à observer sont… les gardiennes. Toujours des femmes d’âge mûr, toujours un peu revêche, toujours habillées comme des sacs, on en trouve des répliques dans tous les musées de Russie. Vous croyez qu’elles font partie intégrante de l’exposition ? Eh bien, pas du tout. Planquées en embuscade dans un coin de la salle, elles n’attendent que le moment de vous sauter dessus. Et là, elles ne vous lâchent plus. Intarissables d’explications détaillées sur ce que vous voyez, elles s’animent, jusqu’à esquisser un aimable sourire.  Et si certaines gardiennes de musée se mettent à hausser le ton, ne pensez surtout pas qu’elles sont fâchées. C’est que, au dire d’Olga, la jeune étudiante qui nous sert de traductrice,   «les babouchka pensent souvent que si elles parlent plus fort, les étrangers vont les comprendre!»

 

 

Autre découverte ethnologique : la blanchisserie. Nous avons un paquet de linge à laver. Ça existe les salons lavoir en Russie ? Pas à Arkhangelsk, en tous cas.  Après quelques recherches sur Internet, Olga nous dégote un lieu « où on fait ce genre de choses.»

 

 

 

 

Couture à la blanchisserie

 

 

Face à nos deux balluchons d’habits sales, la blanchisseuse, toute ronde et blonde, reste interloquée. D’habitude, elle ne voit passer que  des draps et du linge de maison. Les habits, on les lave chez soi, à la main ou en machine - pour ceux qui en ont une. Mais bon, on ne refuse pas un client. Après avoir pesé le linge, la blanchisseuse nous remet tout le matériel nécessaire  pour marquer notre lessive : un ruban de lin avec le même matricule imprimé dessus tous les 5 cm, une paire de ciseaux, une aiguille et du fil… Vas-y, couds ton numéro d’identification sur chaque chaussette, chaque slip, chaque pull, chaque gant de toilette, chaque drap, qu’il convient aussi de répertorier sur une liste exhaustive. Quarante-cinq minutes de boulot à trois,  sans compter la blanchisseuse qui, elle s’est vite éclipsée.

 

 

En revenant au bateau, nous avons trouvé sur le quai un énième couple de jeunes mariés et leurs invités, en goguette. On en a vu plein, comme ça, en trois jours. Et vous ne savez pas ce qu’ils font les jeunes mariés à Arkhangelsk ? Ils verrouillent leur amour, à la vie, à la mort, avec un cadenas gravé à leurs noms, dont ils jettent la clé dans la rivière. Puis ils font des guirlandes avec leurs cadenas accrochés au parapet du pont qui conduit à l’église Nikolsky.  Lourd, le symbole !

 

 

 

 

Les mariés au cadenas

 

 

Encore quelques jours  dans la ville de l’Archange Michel – le temps de récupérer notre linge et de changer d’équipage - puis nous mettrons le cap sur les  îles Solovetsky.

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