Lundi 23 novembre. Rue La Boétie à Paris. C’est la cohue des soirées exceptionnelles qui presse pour passer les portes de la Salle Gaveau. Costumes et robes de marque se dandinent au bout d’un verre de champagne. Epaules dénudées. Lèvres opulentes filtrant un russe ou un japonais distingué. Le Figaro ou les Echos traînent dans les poches. Un peuple de mélomanes en émoi prend possession du vestibule, certains à la recherche d’hypothétiques dernières places vendues sous le manteau, ou sur ongle manucuré. Mon mari est en voyage, argumente celle-là, en embuscade prêt des caisses. Deux billets à 100 euros. C’est bien situé, rassure-t-elle. A ce prix on a l’artiste directement sur les genoux, non? L’artiste, en l’occurrence, c’est le pianiste classique Ivo Pogorelich. Pogo pour les intimes, qui sont ici en nombre non négligeable. Pour les autres, les détracteurs, les sceptiques, les puristes de l’interprétation objective, les pas totalement convaincus, c’est affaire d’imagination. Avoir Pogo sur les genoux? Quelques admiratrices en bavent déjà sur le rebord de leur coupe de champ. Un charisme en clair-obscur Je m’attarde un moment sur l’affiche du concert placardée dans le hall. Rien que la liste des œuvres que le maestro entend jouer en un seul soir fait froid dans le dos. Quatre sonates de Beethoven, Scriabine et Rachmaninov, agrémentées de petites piécettes romantiques histoire de se détendre. Il a des doigts de rechange ou quoi, parce qu’après de tels monuments, partitions de plusieurs dizaines de pages, on se demande combien de phalanges il aura grillées sur le clavier. Précisons que le gaillard est un colosse élégant, croisement entre un déménageur de commodes et un aristocrate raffiné des romans de Tolstoï. Formé au conservatoire Tchaïkovski de Moscou dès l’âge de 12 ans, fier héritier de l’école du piano russe et de la tradition lisztienne, Mr Pogorelich a de la ressource dans les mimines. Et puis il y a cette photo de présentation, inquiétante, cette figure presque stalinienne qu’on croirait tirée d’une campagne de propagande soviétique des années 50, ce crâne rasé surmontant un visage complètement organisé autour d’un regard bleu d’acier fixant dans le vide. L’artiste intimide autant par son charisme en clair-obscur que par son génie musical, mesuré à l’aune des sensationnelles prestations qu’il distille à son public, quand il le décide. Anticonformiste Un son de cloches étouffées retentit et les escaliers s’ouvrent enfin aux escarpins vernis. Les chiffres de mon billet m’emmènent au second et dernier balcon, qui de toute façon n’est pas bien haut puisque Gaveau, ce n’est pas le Carnegie Hall, et c’est tant mieux. Je n’aime pas suivre un pianiste à la lunette astronomique. Les rangées se remplissent doucement tandis qu’un quidam en polaire bleu-marine et affublé d’un bonnet est en train de régler le piano sur scène. Bizarre ce type. Je ne suis pas le seul à le remarquer, à lui trouver un quelque chose d’incongru. Mais la lumière est un peu faiblarde. J’aperçois mes voisins qui plissent les yeux pour mieux distinguer les caractéristiques du bonhomme. Il ne correspond pas franchement au stéréotype de l’accordeur. A vrai dire il s’amuse avec les touches plus qu’il ne se soucie des cordes sous le capot du Steinway Concert Grand. Il fouille en même temps la salle des yeux, adresse de menus sourires aux mignonnes du premier rang, met en garde le propriétaire d’une caméra numérique braquée sur lui. Il nous faut de longues secondes pour comprendre que c’est Pogorelich en personne, venant tout juste de sauter de son taxi! Le dieu vivant finit par se lever, lui et son accoutrement de randonneur, avant de disparaître derrière une porte dans l’indifférence du public. Pas étonnant de la part d’un pianiste à la réputation de rebelle, d’anticonformiste, d’anarchiste de la partition qui a su terroriser une partie du jury du concours Chopin de 1980, au point d’être évincé de la compétition malgré son talent. Malgré, aussi, la protestation virulente et la démission de la très respectée Martha Argerich, qui a aussitôt vu en lui un artiste génial, n’en faisant certes qu’à sa tête et difficile à faire rentrer dans le rang, mais néanmoins génial. Lutte acharnée d’égos Puis Pogo est de retour, cette fois en tenue officielle. Il dépose sa queue de pie sur le siège et suspend de larges paluches au-dessus du clavier. Une frêle compagnie féminine se tient à ses côtés pour tourner les pages. J’en tremble pour elle. Si elle se mélange les pinceaux, oublie de revenir en arrière pour une reprise, elle est foutue, massacrée, ostracisée du monde de la musique sur tous les continents. Elle est peut-être aux premières loges pour suivre Ivo dans ses œuvres, mais son emploi est à double tranchant. Bon, l’ouverture de l’ultime sonate de Beethov est consommée. C’est du costaud. On remarque tout de suite cette main gauche impitoyable, ce bombardement d’octaves s’abattant sur les touches dans un fracas de marteaux torturés. Je songe à la députée UMP Edwige Antier qui parlait d’interdire la fessée et je deviens soudain plus compréhensif. Avec papa ou maman à l’autre bout d’une paume pareille, il y aurait de quoi saisir les tribunaux pour crime contre l’humanité. Durant l’arietta, au milieu d’un passage très technique, le spectateur du premier rang qui s’était pourtant fait réprimander plus tôt lui balance un flash en pleine gueule pour sa photo souvenir. Un frisson parcourt le public. Du sang! du sang! réclamons-nous dans les contrées les plus primitives de notre for intérieur. Qu’on le pende avec ses tripes celui-là! Ivo le Terrible ne bronche pas, gardant la ligne de son jeu, mais on se doute qu’il prépare une petite vengeance entre ses dents. Ce soir on verra peut-être une tête accrochée sur la façade du 45 rue La Boétie… Les œuvres de Beethoven s’achèvent. Révérence du maître sur la scène. Le retour des lumières annonce l’entracte. Dans les discussions qui s’entament on perçoit une sorte de déception, un accueil mitigé des prestations de celui qui a ameuté le tout Paris. Pas grand monde ne reconnait le Beethov qu’il aime écouter sur sa chaîne audio, admettant en revanche la sonorité merveilleuse et les pastels de sa main droite. C’était comme une lutte acharnée entre deux égos dans cette lecture des sonates. Le compositeur contre son exégète. Pogo bouscule Beethov, qui tacle Pogo, qui mâte Beethov, et caetera… Quelques esprits courageux se mettent cependant dans le camp de l’artiste. L’un cite Cortot «on ne joue pas Beethoven, on le réinvente». L’autre surenchérit «c’est une interprétation au sens fort». Ceux qui n’ont pas encore médité sur la question vont chercher l’inspiration du côté des flûtes de champagnes et des collations au rez-de-chaussée. Un miracle se produit Et ça recommence. Extinction des feux. Maintenant c’est Brahms qui ouvre le bal des interrogations métaphysiques des spectateurs. Le deuxième intermezzo de l’opus 118 est décortiqué à la manière d’une cuisse de grenouille dans les classes de biologie. A vrai dire, on ne discerne plus grand-chose de la pièce à force de vouloir séparer les différents plans sonores avec cet acharnement d’anatomiste. Le tempo est ralenti à l’extrême, phénomène de plus en plus évident au sein des interprétations du pianiste depuis ces dernières années, et dont la forme aggravée a commencé à apparaître après la mort d’Aliza Kezeradze, la femme chérie et professeur de Pogorelich, au milieu des années 90. Ici le chant a presque disparu. Ne demeure qu’une plainte expressionniste et recroquevillée sur elle-même, à la limite du supportable pour l’auditeur tant la partition est malmenée. Du Brahms hardcore en état de décomposition avancée. Toutefois un miracle se produit avec l’arrivée de la quatrième sonate de Scriabine, compositeur ésotérique et fantasque. Pogo devient un autre homme, ou du moins un autre extraterrestre. Déployant enfin sa technique singulière, l’interprète fusionne corps et âme avec l’œuvre dans un effort inhumain, cataclysmique, véritable tectonique des plaqués d’accords qui le fait bondir de son siège, suffoquer, prendre le clavier à bout de bras dans un déferlement de notes. Le public ne respire plus pendant quinze minutes. De longues et intenses minutes pour nos petits muscles tétanisés d’effroi devant une telle performance. Mon échine semble me sortir du dos. Paris doit être en train de vivre un tremblement de terre jusqu’aux confins de son périphérique. A la fin du morceau, la salle est sens dessus dessous. On applaudit avec ses mains, avec ses pieds, avec tout ce qu’on possède en double et peut faire du bruit. Pogorelich a conquis les plus indécis par cette puissance digitale hors du commun et la violence de sa poétique, un cocktail que personne n’avait plus entendu depuis Horowitz et Sofronitsky. Sans équivalent dans le piano contemporain La sonate de Rachmaninov sera de la même eau. Infiniment engagée, maîtrisée. Un tellurisme sans équivalent dans le piano contemporain. Non content de nous avoir bousculés pendant ce concert, Pogorelich, ovationné comme un empereur romain, reviendra sur la scène pour un bis mémorable, qui n’est autre que l’une des pièces les plus difficiles du répertoire pianistique. Un Islamey de Balakirev, diaboliquement efficace, qui nous achèvera tous. Evidemment Pogo dérange, sans doute davantage qu’auparavant. Sur le trottoir de la rue La Boétie, à la sortie de ce concert événement, les avis seront encore assez partagés. Un génie, oui. Un météore inclassable du piano, oui. Mais est-ce lui que l’on choisira en premier lieu pour nous faire découvrir les œuvres de ce soir, on en doute sérieusement. Les réappropriations visionnaires de Pogorelich ne sont pas à verser dans toutes les oreilles, mais lorsque l’on parle la même langue musicale, que l’extase est grand. «Un phénomène comme lui, on n’en reverra pas de sitôt», déclarait Nikita Magaloff suite à l’élimination du pianiste au concours Chopin de 80. Controversé, adoré, détesté, à l’instar de tous les vrais artistes, en somme.
Ivo le Terrible
© DR



Publier un nouveau commentaire