Le cinéma, art de l'évasion de l'imaginaire, a-t-il aussi la mystérieuse possibilité de mieux éclairer le réel? Deux films à l'affiche, Harvey Milk de Gus Van Sant et La fille du RER d'André Téchiné, attestent, chacun à leur manière, de cette possibilité troublante d'approcher mieux que le journalisme d'investigation ou même l'écriture, une réalité trop vite oubliée et qu'il est opportun de ressusciter.
Le film de Gus Von Sant décrit l'itinéraire d'un militant homosexuel à l'aube des sixties qui va se battre obstinément pour la reconnaissance des gays dans l'espace démocratique. Gus Von Sant, on le sait, s'intéresse depuis longtemps aux symptômes de la déliquescence de la société américaine. Il cherche à en élucider les racines de manière à la fois poétique et politique. On se souvient d'Elephant qui traquait la manière dont des adolescents retournaient dans leur lycée pour tuer gratuitement des camarades et des enseignants. Les évènements de ces deux dernières semaines rendent d'ailleurs atrocement brûlante l’actualité de ce film prophète.
Dans Harvey Milk, qui se veut plus historique et pédagogique, le cinéaste sait nous faire revivre le formidable élan démocratique porté par les campus et la libéralisation des mœurs et, de l'autre côté, l'Amérique réactionnaire, l'Amérique immobile, l'Amérique raciste, l'Amérique religieuse, l'Amérique confite en dévotions et qui se replie sur des clichés d'enfermement identitaire. Nous, spectateurs, sommes entraînés dans ce flux d'émotions, de passions érotiques et d'évènements politiques tout en nous disant que l'Amérique d'Obama a dû lutter contre ses vieux démons et, en l'occurrence, contre les propos de Sarah Palin déjà prononcés il y a trente ans par des personnes semblables à elle qui voulaient barrer à la communauté des gays la possibilité même d'être visible donc d'exister. Un formidable message de tolérance à méditer aujourd'hui, une interprétation incroyable dans sa diversité d'expressions de Sean Penn dans le rôle titre et un film qui vous captive par la structure efficace de son scénario.
Dans un genre où le documentaire et la fiction s'entrelacent pour nourrir le désir d'un cinéaste vient de sortir le dernier film de Téchiné: La fille du RER. Souvenez-vous. Il y a quelques années, dans une banlieue proche de Paris, une jeune fille, bien sous tous rapports comme on dit dans les agences matrimoniales, accusait de s'être fait agresser par un commando antisémite. La France entière avait hurlé: le président de la république, le premier ministre puis nous tous qui avions défilé dans la rue contre le racisme ordinaire. On s'aperçut assez vite que cette jeune fille avait menti. C'est ce mensonge et les raisons pour lesquelles elle le commet qui intéressent Téchiné qui fait de ce film fluide, bouleversant par la qualité de sa distribution et par la profondeur psychologique de ses personnages une sorte de conte moderne sur nos fêlures les plus intimes. Comment, quand on se sent peu de chose, qu'on n'est pas considéré (en l'occurrence la jeune fille cherche du boulot et n'en trouve pas) comment donc on glisse petit à petit dans le rôle rêvé puis assumé de fausse victime.
Comme d'habitude, chez ce grand cinéaste les enfants ont la part belle, les adolescents, ceux qui sont à la frontière de l'apprentissage du monde, ceux qui, justement, ne savent pas s'ils vont choisir la vie qu'on leur offre ou une vie qu'ils s'imagineraient. Fable de notre vie contemporaine où on passe son temps à frôler des gens sans savoir qui ils sont vraiment La fille du RER nous trouble au plus profond de nous même et nous émeut par sa délicatesse à montrer les blessures de l'âme.




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