
La pièce s’ouvre par une dédicace projetée sur un écran: «A mes amies, celles qui se sont suicidées et les autres.» Même si l’action de «Barbelo, à propos des chiens et des enfants» se déroule dans la Serbie de l’après-Milosevic, elle n’est pas sans évoquer une autre forme de balkanisation, tout à fait dans l’actualité: celle des grandes entreprises qui, à force de traiter leurs employés comme des chiens, les poussent à se défenestrer.
Les animaux salvateurs
Les chiens justement, parlons-en. Sous la plume de l’auteure serbe Biljana Srbljanovic, ces errants que tout le monde maltraite sont prêts à sauver les hommes de leur folie et à les consoler des cruautés du monde. Ils portent en eux l’espoir d’une humanité nouvelle. A l’image du chimpanzé salvateur d’«Underground», le film d’Emir Kusturica, autre Serbe célèbre. Par sa noirceur autant que par sa bouffonnerie, la pièce n'est pas sans rappeler la fresque sacrée Palme d'or 1995.
Rencontre logique
Comme Tintin et Milou, Anne Bisang devait rencontrer Biljana Srbljanovic, auteure phare ans son pays et valeur montante du théâtre européen. Elle le devait, tant il y a de correspondances entre les deux femmes: même sens du burlesque au cœur de la tragédie, même forme d’engagement poético-politique, même propension à sauter d’un genre à l’autre, de l’onirisme au vaudeville, de l’absurde à l’allégorie, de la mythologie à la comptine pour enfants.
Remonter la bobine du film
A l’aise dans ces variations de rythme, Anne Bisang apporte, par la clarté de sa mise en scène, une lisibilité que le texte, foisonnant et déroutant, n’offre pas forcément à la première lecture. Mais surtout, les deux femmes partagent la conviction que le théâtre peut, ou doit, réenchanter le monde.
C’est d’ailleurs le sujet de la pièce: comment revenir aux origines, celles d’avant la Genèse, d’avant la pensée, d’avant la séparation des genres et des espèces. Comment tout défaire pour tout recommencer. C’est le sens du mot Barbelo que l’auteure définit ainsi: «Pour moi, c’est la matrice d’une mère, un endroit protégé et chaud, hors du temps et précédent le début de tout.»
Enfant-ogre
Difficile de résumer l’intrigue, tant elle obéit à une logique du fragment et du ressassement cyclique. Mais comme il faut bien quelques repères, on dira que «Barbelo» met en scène Milena (Lise Wittamer, une révélation), jeune femme faussement nonchalante, un peu amnésique, qui se croit enceinte et finit par accoucher d’une bague.
Elle vit avec Marko, un chef politique corrompu et dangereux, qui la conforte dans sa puérilité pour mieux la dominer (Jean-Benoît Ugueux, formidable quand il hystérise le pouvoir) alors qu'il ne parvient pas à mater son propre fils, Zoran, dont il a peur. Peur de cet enfant-ogre de 8 ans qui n’arrête pas de manger et qui pourrait, si la nourriture venait à lui manquer, le dévorer tout cru (Gabriel Bonnefoy, émouvant dans son habit dênfant de carnaval.)
Tout à l'envers
Dans ce monde de décombres, où les suicides rythment les visites au cimetière, ce n’est plus Chronos, Titan jaloux de son pouvoir, qui mange ses enfants mais les fils qui menacent de ne faire qu'une bouchée de leur père. Depuis la guerre, tout est chamboulé. La filiation se fait à l’envers, les parents sont les enfants, les enfants les parents, les morts s’invitent chez les vivants, les flics fument des pétards, les gynécologues ont les ongles sales, les chiens se prennent pour des hommes qui eux-mêmes se prennent pour des chiens.
Le chaos, Anne Bisang l’organise autour d’une mise en scène très cohérente, inventive (quelle belle idée que cette projection sur écran des didascalies de l’auteure!) et astucieusement chorégraphiée autour d’un anneau géant, symbole d'une alliance perdue dans un pays où plus personne ne sait qui il est.
Intrigue en spirale
Cette pièce centrale du décor devient, selon les éclairages et les perspectives, un carrousel pour enfants, une lune en croissant, un terrain vague, un bar, un paravent japonais, une voûte céleste d’où tombe la pluie ou une matrice géante dans laquelle on vient se cacher.
Il sert aussi d’écran géant. Les images qui y sont projetées, flash back ou flash forward, restitue sa chronologie à une intrigue en spirale, où les saynètes s’enchaînent comme des canons musicaux jusqu’à la résolution finale, optimiste et baroque.
Mère ou pas
Comment être sûre d'accoucher d'un humain et pas d'une bête? se demande Milena qui ne sait pas si elle doit être mère ou pas. A la fin de la pièce, elle n’a plus à se poser la question. Elle le devient du moment qu’un fils la choisit. Chez Biljana Srbljanovic, la maternité n’est pas forcément biologique, elle appartient à celui ou celle, humain ou animal, qui saura offrir ce dont l’autre a besoin.
Conflit mère fille
D’ailleurs, la mère de Milena, sa vraie mère, n’accède à ce statut qu’une fois accordé à sa fille ce qu’une chienne avait accordé à un clochard qui lui doit la vie: lui laisser poser sa tête sur son ventre et dormir. Ainsi s’éclaire ce «Barbelo», dont la dernière scène s’inspire de la célèbre toile de Leonard de Vinci «La Vierge, l’enfant Jésus et Sainte Anne.»

Sauf que dans ce nouveau tableau de famille, l’agneau a été remplacé par un adorable chiot, recueilli par Zoran, l’enfant-ogre redevenu svelte. En l’adoptant, il lui a donné un prénom, Marko, celui de son père génocidaire. C’est peut-être la fin du chaos: le chihuahua a remplacé le tortionnaire.
NOTE: « Barbelo, à propos de chiens et d’enfants » du 29 septembre au 18 octobre à la Comédie de Genève », 6, Bd des Philosophes. Distribution : Fabrice Adde, Céline Bolomey, Gabriel Bonnefoy, Nicole Colchat, Armen Godel, Jean-Benoìt Ugeux, Yvette Théraulaz et Lise Wittamer.
Horaires et réservation : www.comedie.ch. Tél. : 022 320 50 01
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