
Crime passionnel, meurtre prémédité, drame de la folie ordinaire, entre curiosité morbide et révélateur d’une époque, le fait divers a toujours troublé le public.
Et même si le genre est souvent méprisé, il suscite l’intérêt des cinéastes comme des dramaturges. Il a fasciné des auteurs du XVIe siècle; inspiré Stendhal ou Genet; s’est emballé via l’affaire du petit Gregory et a atteint l’impensable avec Natascha Kampusch.
Il occupe aussi la scène contemporaine: la preuve à la Comédie de Genève avec, en novembre dernier, «Roberto Zucco» de Bernard-Marie Koltès, avec, en avril prochain, le «Portait d’une femme» de Michel Vinaver et, aujourd’hui, avec «Soupçons» de Dorian Rossel.
Actualité de proximité
Dans ce cas, le metteur en scène genevois n’a pas choisi la facilité puisqu’il s’agissait d’adapter les six heures du documentaire de Jean-Xavier de Lestrade - oscarisé en 2002 pour «Un coupable idéal» - afin de les réduire au format court d’une pièce de théâtre.
Un boulot de dingue abattu avec la contribution artistique de Carine Corajoud et de Delphine Lanza. Grâce à ce trio, le théâtre échappe à l’ennui de certains classiques en s’inscrivant dans une actualité de proximité.
Piqûre de rappel
«Soupçons» le film, raconte en huit épisodes un procès spectaculaire, long de cinq mois.
Tout commence en 2001 à Durham, en Caroline du Nord lorsque Kathleen est découverte morte en bas des escaliers de son manoir. Son mari, Michel Peterson, un écrivain blanc, riche et célèbre est rapidement soupçonné de l’avoir tuée. Surtout quand l’enquête révèle sa bissexualité.
L’accusation, largement relayée par les médias, s’appuie notamment sur cette «déviance» pendant que la défense évoque le manque patent de preuves.
La preuve par le préjugé
Deux visions s’opposent alors, celle d’une Amérique tolérante incarnée par Peterson et celle d’une l’Amérique conservatrice personnifiée par le procureur Jim Hardin.
Verdict? Peterson a été condamné à perpétuité. Objection? Sans son attirance pour des prostitués gays, présentée comme une «infamie», il n’aurait peut-être jamais été inquiété.
Du réel à la scène
«Soupçon» la pièce, prend ses distances avec le fait divers. La première partie aborde le point de vue des protagonistes de la famille de la victime au traitement de l’affaire par la télévision. La seconde dissèque les éléments factuels de l’enquête. Enfin, la troisième retrace les minutes du procès où chaque camp se défie.
Rencontre avec le metteur en scène
A seulement quelques jours de la première nous rencontrons Dorian Rossel dans un restaurant près de la Comédie. Il est en pleine répétition, un peu stressé mais extrêmement aimable. Visiblement, c’est sa nature.
«Les lieux et les noms du documentaire de Jean-Xavier de Lestrade sont modifiés dans la pièce. Nous ne cherchons pas à reproduire la réalité, nous voulons parler de la fragilité humaine, de l’ébranlement des certitudes face à une vérité que personne ne connaît», dit Dorian Rossel en attaquant une pizza tricolore accompagnée d’un verre de vin italien.
Aventure intérieure
Avec un sourire gourmand, il ajoute: «A mesure que se multiplient les discours sur la personnalité de l’accusé, sa propre identité s’efface sous les interprétations des uns et des autres. L’enjeu du procès n’est plus la vérité sur la mort de Kathleen mais une compétition entre l’accusation et la défense. C’est un match duquel chacun veut sortir vainqueur.»
Un point pour Dorian Rossel, son enthousiasme est communicatif. On sent qu’il est capable d’emmener le spectateur dans des aventures intérieures insoupçonnées. Là où le public pourra s’interroger, se démasquer sans jamais se bercer d’illusions. Chez Dorian Rossel, la prospective est un rempart à la superficialité.
Parcours précoce
C’est Gérard Demierre qui lui a fait jouer le premier rôle de «Quand j’avais cinq ans je m’ai tué». Dorian Rossel avait 14 ans, il n’est jamais redescendu de scène. Ce qui ne l’empêche pas d’avoir les pieds sur terre.
Après des études d’arts plastiques en France, il a suivi les cours de l’Ecole Serge Martin avant d’écumer les scènes de Suisse romande en solo ou en groupe, son respect pour les acteurs revient régulièrement dans ses propos volubiles. Et sa reconnaissance envers ses parents, une mère comédienne, un père ingénieur agronome, est évidente.
«Avec mes deux frères, ils nous ont permis d’assister à de nombreux spectacles, à visiter beaucoup d’expos, ce qui à l’avantage d’ouvrir l’esprit.»
Valeur montante
Depuis deux ans avec «Libération sexuelle» (2008), puis «Quartier lointain» (2009), son nom a pris de la valeur. Comédien mais surtout metteur en scène, il garde, à 34 ans, l’allure d’un jeune premier lunaire qui s’est forgé un style poétique, humoristique et sportif, axé sur les relations à autrui.
En plus, il puise son inspiration dans des œuvres non théâtrales comme le cinéma ou la bande dessinée. «Ce qui m’intéresse, c’est la vie dans ce qu’elle a d’essentiel et de complexe. Voilà pourquoi j’ai été passionné par l’histoire de Véronique Courjault, cette affaire démontre que les monstres n’existent pas.»
Bas les masques
Malgré le bleu de ses yeux rêveur, malgré ses cheveux en bataille rangés en l’air, Dorian Rossel est une bête de travail enraciné dans son époque: « Je peux mener trois projets de front. J’ai peu de temps pour moi. Mais bon j’ai réussi à voir le film sur Gainsbourg. Sinon, j’adore décortiquer les journaux. »
A l’entendre, il y a une un tourbillon d’idées qui tempête dans son cerveau. A le regarder, il n’y a aucune once de vanité dans son regard. Il porte pourtant le prénom de Dorian en hommage à Oscar Wilde. Alors quoi?
Alors Rossel serait le double positif de Gray. Un être courtois, raffiné et modeste qui se donne les moyens de vouloir changer le monde en explorant l’intimité de ses contemporains.
Note : « Soupçons », mise en scène Dorian Rossel. Librement adapté du documentaire de Jean-Xavier de Lestrade. Du 2 au 21 février à la Comédie de Genève. Réservation 022 320 50 01.
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