Adèle Haenel, comédienne «déchaînée» qui refuse de dépendre du goût des autres

Elle a 20 ans, et déjà trois films derrière elle. Mais c’est aux études qu’elle préfère se consacrer. Adèle Haenel est l’héroïne de «Déchaînées», le téléfilm de Raymond Vouillamoz qui sera diffusé le 25 novembre sur la TSR. Portrait en deux épisodes de cette comédienne atypique qui a reçu le prix d’interprétation féminine au dernier Festival Tous Ecrans, à Genève.

Adèle Haenel et Yvette Theraulaz

Adèle Haenel et Yvette Theraulaz ©

Episode 1: Décembre 2008, Genève
La première fois que j’ai rencontré Adèle Haenel, c’était entre deux scènes de «Déchaînées», de Raymond Vouillamoz. Dans ce téléfilm qui raconte 40 ans de l’histoire des femmes, à travers les archives de la TSR et trois générations d’actrices, elle tenait le rôle de Lucie, stagiaire en droit confrontée au choix d’avorter ou pas.

 

Elle avait 19 ans et demi, comme le disent les enfants, et deux films derrière elles: «Les Diables», tourné à 12 ans, et  «La Naissance des pieuvres» (2007) qui lui a valu une nomination aux Césars dans la catégorie Espoir.

 

Voici, en vrac, ce que j’avais noté dans mon cahier lors de cette première rencontre, jamais retranscrite.

 



«Très réfléchie pour son âge.»

 

«Une gueule de star et une volonté d’athlète»

 

«Répugne aux stratégies de séduction. Peur de son propre charme?»

 

«Vocabulaire très choisi »

 

«Voracité du regard. Scrute tout avec précision.»

 

«A quelque chose de Jodie Foster au même âge. L’intelligence? Un côté surdoué?»

 

«Mère féministe, père traducteur. Deux frères et une soeur.»

 

Comme le téléfilm rappelle ce que fut le combat des femmes, je me souviens lui avoir posé la  question: «Le féminisme, toujours d’actualité?» Sa réponse fut sans appel. «Bien sûr!»

 

Et Adèle Haenel de citer le livre de Virginie Despentes, «King Kong Theorie», qu’elle venait de terminer et qui l’avait enthousiasmée. «C’est un féminisme déniaisé, de combat, audacieux, qui refuse d’assimiler les femmes à des victimes. C’est un livre qui dit «je» et qui s’assume, y compris dans la violence. J’adore ce bouquin parce qu’il me fait réfléchir à tout, même à ce que je croyais être des évidences.»

 

«Une fille qui aime «King Kong Theorie», c’est forcément quelqu’un de bien» m’étais-je dit en la quittant.

 

Episode 2 : Genève, novembre 2009. Le téléfilm de Raymond Vouillamoz a été présenté en ouverture du 15e Festival Tous Ecrans et a reçu le prix Swissperform 2009 qui récompense le meilleur film de télévision. La promo commence.

 

Adèle est assisse au deuxième étage du restaurant le Grütli. Elle porte un jeans, une chemise sous son chandail col en V. Elle a perdu un peu de cette rondeur au menton qui dit l’adolescence plus sûrement que n’importe quel passeport. Elle me paraît légèrement moins grande que dans mon souvenir, 175 cm tout de même. Elle vient de finir de lire le portrait consacré à Irène Jacob, sa partenaire et maman dans le film, paru dans «La Tribune de Genève.»

 

Le film de Raymond Vouillamoz, coproduit par Rita Film, a été présenté la veille au public. Qu’en pense-t-elle? «Je suis contente du résultat. Cette enquête dans le passé a un côté ludique, didactique mais sans alourdir le propos. On comprend les combats qu’il a fallu mener pour arriver à ce que l’on juge normal aujourd’hui, mais qui peut à tout moment être remis en question.»

 

Surtout ne rien figer

Elle se souvient de la ferveur avec laquelle elle avait parlé de "King Kong Theorie" de Virginie Despentes et, comme si elle se méfiait de son propre enthousiasme, tient à préciser: «J’ai lu tout Despentes et c’est vraiment très bien. Mais suis passé à autre chose. Le féminisme, ça se vit et je n’ai pas envie de le vivre avec les mots des autres. Je me méfie de toute forme de dogmatisme. Je veux rester dans la vie, ne rien figer. Il faut être dans le mouvement, c’est la seule chose qui compte.»

Sa peur d’être sous influence était déjà perceptible lors du tournage. Pour s’affranchir du goût des autres, ne pas dépendre de leur jugement, Adèle croit au travail, à la lecture et aux études. Après la sociologie et un master d’économie, elle vient de commencer la biologie. Elle a une passion pour les fonds abyssaux. «C’est comme un monde parallèle mais sur la même planète. Et je suis complètement attendrie par ces poissons archaïques qui n’ont quasiment aucune chance de survie.»

 

Le plaisir de réfléchir

Alors que tant de filles rêvent de gloire et de reconnaissance, Adèle n’exprime qu’une seule ambition: devenir libre grâce au savoir. «C’est important de pouvoir réfléchir toute seule, c’est aussi un immense plaisir. On peut le faire n’importe où, avec n’importe quel sujet et c’est gratuit.»

Et le cinéma dans tout ça? Elle y est arrivée par hasard, alors qu’elle accompagnait son frère repéré dans la rue pour le casting des «Diables». Lui n’a pas eu le rôle du petit garçon, mais elle a eu celui de la fillette autiste. Elle avait 11 ans, et pour tout bagage une immense passion pour le théâtre qu’elle pratiquait chaque mercredi dans une maison de quartier à Montreuil. «J’aimais surtout observer les autres. J’ai toujours appris en regardant.»

 

Même si «Les Diables»  lui vaut une certaine reconnaissance, elle ne garde pas un souvenir glorieux du tournage. Elle dit même avoir été dégoûtée par le milieu du cinéma. «Trop de gens dans ce métier se prennent pour des gourous.» Elle ne veut pas en dire d’avantage. On comprend à mi-mots que sa beauté et sa jeunesse avaient fait d’elle une proie.

 

Natation synchronisée

Elle est beaucoup plus fière de «La Naissance des pieuvres», premier film vibrant sur la naissance de la féminité de Céline Sciamma. Pour jouer Floriane, belle fille du quartier faussement impudique, Adèle a dû se mettre à la nage synchronisée: 4 heures d’entraînement par jour.

 

Cela en valait la peine. En 2007, elle est nominée aux Césars du meilleur Espoir pour son rôle d'athlète aguicheuse et fragile tandis que le film est vendu un peu partout dans le monde, Thaïlande, Maroc, Japon. A chaque fois, Adèle est du voyage. «Mais je n’aime pas tellement cet exercice de promotion qui nous mène d’hôtels en hôtels. On part très loin pour rencontrer des gens pareils. On dépucèle des pays, et on a rien vu.»

 

Se méfie des beaux parleurs

«Dépuceler un pays», l’expression est jolie. Adèle croit à la puissance des mots, à leur capacité à donner du sens à l’action. Elle aime particulièrement  l’allemand, sa deuxième langue, apprise enfant avec son père autrichien. «C’est une langue précise, philosophique. On la croit revêche, dure, elle est très douce. Il y a des chants magnifiques. D’ailleurs, j’aimerais bien doubler «Déchaînées» en allemand.»

 

Si elle croit à la puissance des mots, elle n’aime pas en revanche ceux qui prennent l’ascendance par leur talent oratoire. Le matin même, à la radio, elle en a fait l’expérience avec maître Marc Bonnant. L’émission portait sur le clivage des générations. «Je n’ai pas aimé son ton condescendant. Il est brillant mais n’écoute pas.

 

Je suis frappée de la manière dont la société a mis la jeunesse sur un piédestal avant de l’en chasser parce qu’elle ne correspond pas aux idéaux projetés sur elle. On attend trop de nous.» Et pour Adèle, il ne faut rien attendre de personne, sauf de soi.

 

Joueuse d'échecs

Une leçon apprise avec sa mère, féministe, élue municipale et professeure. «Je l’admire parce qu’elle a décidé sa vie, n’a renoncé à rien pour la vivre. Son individualisme a parfois été douloureux, pour nous, les enfants, mais elle a fait ce qu’elle a voulu, et c’est un bel exemple.»

 

 

Il arrive souvent que la mère et la fille se mesurent aux échecs, «un jeu de décision où il faut assumer tous ses coups.» Et qui gagne? «Disons que sur un échiquier, ma mère est plus prudente que dans la vie. J’ai donc de plus en plus souvent l’avantage» dit-elle avec un sourire radieux.

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