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Escale 7: Le canal de Staline.

| 09:28  A bord de «Chamade» Chronique d'un été russe avec Sylvie Cohen Partie du Cercle Polaire pour rejoindre Saint-Pétersbourg Sylvie Cohen nous embarque tout l'été en Carélie. A bord de «Chamade», la journaliste relie la Mer de Barents, la Mer Blanche et la Baltique. Un voyage engagé en faveur du don d'organes, aux confins d'une Russie marquée par l'histoire d'un empire et celle du rideau de fer.




Sylvie Cohen | 10-07-2009 | 09:28

En route pour Petrozavodsk, sur le lac Ladoga, en Carélie, l’équipage de Chamade doit traverser le canal du Belomorsk, considéré comme un ouvrage hautement stratégique, hanté par l’histoire du Goulag et, jusqu’ici, interdit à la navigation des bateaux étrangers.

 

 

Nous avons quitté l’archipel des Solovetsky, son somptueux Kremlin, ses moines orthodoxes ombrageux et ses touristes pèlerins qui retournent à la nature ou à Dieu, les femmes tête couverte par un foulard et la jupe par-dessus le pantalon, comme le veut la tradition. Cap sur un autre monde : celui du BBK (Belomorsko-Baltisky Kanal), le fameux canal de Staline que le gouvernement russe nous a exceptionnellement autorisé à traverser. Car les eaux intérieures de la Fédération restent interdites aux navires étrangers.

 

 

Mais la mer Blanche a décidé de nous retenir encore quelques heures  pour nous offrir un ultime spectacle. A l’affiche, ce matin, un ballet de belugas, bondissant et rythmé. Pas de deux ou one man show, les danseurs fendent les flots, le dos cambré, le galbe lisse et blanc scintillant dans le soleil. Ils s’amusent visiblement à faire la nique à nos objectifs qui peinent à immortaliser leur fulgurante chorégraphie.

 

 

 

 

Le bal des belugas

 

 

 

Ça danse encore, dans nos tête- et sur les flots -, lorsque nous arrivons en vue de Belomorsk. Mais là, impossible de ne pas switcher, vite fait bien fait.  La VHF nous crachote un message en russe : Nous devons attendre une escorte officielle, à l’entrée du chenal, en aval de l’écluse no.19 du BBK, c'est-à-dire la dernière écluse en partant du sud.  Après quoi, nous pourrons accoster pour remplir toutes les formalités nécessaires et nous savons d’avance qu’elles seront à la hauteur du mysticisme qui entoure encore ce canal de Staline.

 

 

 

 

 

Entrée dans le canal du Belomorsk

 

 

 

Staline, qui entre 1931 et 1933, a fait construire le canal pour relier les ports de Mourmansk et d’Arkhangelsk au lac Onega, puis (par des voies d’eaux naturelles aménagées) à la Mer Baltique. Staline qui a permis la réalisation de cette entreprise titanesque : 227 kilomètres de voies d’eau artificielles, creusées dans la roche jusqu’à 102 mètres d’altitude, avec 19 écluses en escalier. « A ce canal ont travaillé des hommes socialement dangereux, des contre-révolutionnaires, des saboteurs, des koulaks (propriétaires terriens), des voleurs, expliquait fièrement l’écrivain Maxime Gorki. Et ils ont, à une majorité écrasante, manifesté dans la lutte contre les éléments un fantastique enthousiasme au travail. Il en est résulté que des déchets sociaux, des propriétaires endurcis se sont rééduqués dans le travail».

 

 

Bilan de cette « rééducation » : 20'000 morts au moins, selon les derniers chiffres officiels. 20'000 de ces forçats du Goulag, envoyés à la mort sur le chantier du canal, dont la construction n’a été, selon Alexandre Soljenitsyne, qu’une entreprise d’extermination « avec la sûreté des chambres à gaz, mais en plus économique ».

 

 

Difficile de ne pas y penser lorsque Chamade s’engage sur les eaux du canal aux reflets roux. Mais voilà que sur les berges, des gens accourent pour nous voir passer, les gars du sauvetage arrêtent leur embarcation pour prendre des photos du bateau, les enfants trépignent de joie, comme à la parade. Une gamine court vers la rive. Elle porte un chapeau à voilette qui nous ramène à la banalité de notre condition. Attention moustiques. Nous sommes entrés dans une zone qui pique.

 

 

 

 

 

Zone à moustiques, zone qui pique

 

 

Avec ses quatre mètres de profondeur, le canal du Belomorsk n’a jamais pu accueillir de gros cargos de marchandise et les sous marins destinés à renforcer la flotte du Nord de Mourmansk ont dû être acheminés sur des barges. Aujourd’hui, il est presque déserté. Le trafic commercial est en chute libre : 100 à 200 bateaux par années (c’est à dire les cinq mois par ans où le canal n’est pas gelé), contre 1500, à la fin des années quatre-vingts. Cette dépression économique se signale d’emblée par  la présence à quai de quelques jeunes désoeuvrés qui vous demandent des dollars et par le zèle des autorités portuaires. Elles demandent d’emblée le triple du tarif prévu, pour la traversée. Palabres, discussions, coups de téléphones. Il n’y a pas vraiment de précédent tarifaire pour un petit voilier étranger. Finalement, tout s’arrange. Désolé pour le malentendu, le prix est bien celui qui nous avait été indiqué, à notre départ, par notre agent.  Et comme prévu, pour poursuivre le voyage, il nous faudra, embarquer un pilote (nourri,logé), jusqu’à Petrozavodsk. Mais interdiction formelle de prendre des photos ou de filmer dans le canal. C’est le règlement.


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