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Escale 6: De l’enfer au paradis des Solovetsky

03.07.09 | 10:58  A cent cinquante miles d’Arkhangelsk, au milieu de la mer Blanche, s’étale un groupe de six îles, dont la plus grande a une surface supérieure à Malte. C’est l’archipel des Solovetsky, l’archipel du Goulag d’Alexandre Soljenitsyne. Rendus à leur vocation religieuse, les Solovki, comme l’appellent familièrement les Russes, ont retrouvé la paix et la mémoire.




Sylvie Cohen | 03-07-2009 | 10:58

Au milieu de nulle part, nous l’avons vu émerger comme un mirage, au ras des flots de la mer Blanche: Le Kremlin des Solovetsky. Avec ses Eglises blanches coiffées de bulbes gris, ses croix qui scintillent au soleil, et les quatre tours brunes de l’enceinte fortifiée qui l’entoure. En arrière plan, une abondante végétation de toundra et de forêts. Silence recueilli à bord. Après une trentaine d’heures de navigation, nous jetons l’ancre dans la baie de la Prospérité. Nous avons gagné notre place au Paradis du Grand Nord, négligemment accueillis, non pas par des anges gardiens russes, mais par quelques phoques curieux.

 

Au milieu de la mer Blanche, le Kremlin des Solovetsky.

 


Pourtant, sur la carte, la grande île de Solovetsky  rappelle la forme d’un crâne humain, dont les orbites creuses  sont tournées vers l’est.  La nature lui a dessiné une tête de mort,  comme pour  signaler qu’ici l’enfer sommeille sous le paradis et qu’il faut s’en garder.

Car s’il fut l’un des plus riches et  puissants  monastères de Russie entre le XVème et le XVIème siècle, le Kremlin des Solovetsky, a souvent eu vocation de prison :  Prison pour les ennemis de la religion, prison pour ennemis du Tsar, prison pour les ennemis du peuple. 

C’est là qu’en 1923, le régime soviétique a ouvert  le SLON (Solovetsky  Laguer Ossobovo Naznatchenia), le camp de Solovetsky à mission spéciale qui a servi de laboratoire au terrible système des Goulags, jusqu’en 1939.

Tout, dans ces lieux paisibles et bucoliques, rappelle le SLON.  D’un bout à l’autre de l’île, au milieu des forêts de bouleaux, de sapins, d’aulnes et d’épicéas qui se reflètent dans une myriade de lacs, on en  trouve quelque réminiscence. Aux détours des chemins pierreux - que l’on parcours aujourd’hui à bicyclette, au risque de se faire exploser le coccyx -,  il y a  ces sanctuaires transformés en geôles de haute sécurité, ces isbas où vivaient – fort bien - les administrateurs du camp, ces restes de sovkhozes, où l’on élevait du bétail et des animaux à fourrure qui avaient davantage à manger que les « Zeka » (les prisonniers du SLON).

 



Sur la route de  l’Eglise de l’Ascension, prison d’où on ne revenait pas.

 

Dans l’enceinte  même du monastère où les popes semblent toujours pressés, les groupes de pèlerins  visitent  religieusement  les chapelles ou  bâtiments –en rénovation -  qui ont servi aux nombreuses activités du camp (musée, bibliothèque, administration, messe, lieux d’incarcération etc.). Avec pour devise « d’une main de fer, nous mènerons  l’humanité vers le bonheur ».

 


Derrière l’enceinte du Kremlin, le souvenir du SLON.

 

A  l’extérieur, à deux pas du lac Sacré où la forteresse trempe ses pieds, le village de Solovetsky survit sur les vestiges du SLON. Les baraquements en bois où vivaient les « Zeka » ont été recyclés en habitations, en magasins ou maison d’hôtes : ici celui des enfants, là celui des prêtres et là encore, celui des femmes.

 

Le village de Solovetsky.

 

Vers 1925, à l’époque où la population de l’archipel atteignait 15'000 « Zeka » les femmes constituaient 10 % des effectifs. La plupart d’entre elles étaient des prostituées, dont les villes d’URSS avait été « nettoyées ». Mais il y avait aussi des  opposantes politiques ou des intellectuelles.  Parmi elles, par exemple, Olga Meerovna, l’arrière petite fille du peinte Edouard Manet  qui a passé trois ans dans le goulag des Solovetsky (1935-1938), affectée à la fabrique de transformation des algues.

Evgueni Petrovic, lui aussi a travaillé à la fabrique d’algues, mais bien plus tard. Son père, avait à Solovetsky une datcha dans laquelle la famille passait l’été avant l’ouverture du SLON. Quand Evgueni y est revenu, en 1951, pour faire son service militaire, l’archipel était passé sous administration de l’armée.  Parti en Ukraine, où il s’est marié, il a finalement décidé de s’installer dans l’archipel : « Je suis d’origine pomore. Je voulais revenir dans le grand nord », explique-t-il en souriant de toutes ses dents en or.

 

Evgueni Petrovic, son épouse et Tania.

 

Quand l’usine a fermé, au début des années 90, Evgueni a été mis à la retraite. Aujourd’hui pour survivre avec sa maigre pension, il loue des chambres dans une petite maison en bois, - dont il est, semble-t-il propriétaire - et vend ses œuvres de peinture sur bois, « dans toute la Russie ».  Parce que sans une activité, il s’ennuierait. «  Il n’y a plus d’usine hormis celle d’électricité, plus d’activités agricoles, plus même d’hôpital et c’est sans doute cela le plus dur pour le millier d’habitants de l’archipel ».  La faute à qui ?  « A la Perestroïka qui a brusquement tiré un trait sur le plan de développement des Solovki.  Tout a été désorganisé et les gens son restés totalement démunis ».  Aujourd’hui tout est rentré dans l’ordre. « Les moines ont leur monastère et les habitants leur administration communale ». Chacun chez soi, mais en bonne harmonie.

Ce n’est pas le paradis, mais  malgré tout  Evgueni Petrovic reste aux Solovetsky. Parce qu’il aime ce havre de paix, sa beauté, son microclimat et sa toundra foisonnante. Il aime ses hivers plus doux et secs qu’à Arkhangelsk ou St. Petersbourg, la neige immaculée qui tombe ici, et les parties de pêche, lorsqu’il faut trouer la glace.

L’été en tous cas, sous les cieux très changeants, les îles Solovetsky, baignent dans la pureté des lumières du grand Nord. De celles qui donnent à la beauté une certaine violence et rendent l’atmosphère un peu mystique. Et l’on se prend à croire, comme les anciens, que l’archipel des Solovetsky est  la porte qui conduit vers l’autre monde. Vers l’enfer ou le paradis.
Quant à  Chamade il  mettra plus modestement  le cap sur Petrozavodsk, au bord du lac Onega.


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