Gris ou bleu : Mourmansk a deux visages, du moins en cette saison de jour permanent. Le temps couvert ne lui sied guère. Il lui donne une mine déprimée, accentue ses rides, ses plaies et ses bosses. Vue de loin, elle s’étire le long du fjord, prise en étau entre son port hirsute et un chapelet de collines tristement couronnées d’immeubles soviétiques. Entre deux, la balafre de la ligne ferroviaire Mourmansk- St. Petersbourg (1400 km) fait partie du paysage. Plus personne ne prend garde au vieux panneau sur lequel est écrit «ici neuf personnes ont trouvé la mort, si vous ne voulez pas être la dixième, soyez prudent ». Chacun traverse naturellement les voies, les hommes d’un pas lent, les femmes vacillantes sur leurs talons aiguilles.

Mais il suffit d’un rayon de soleil pour que Mourmansk se montre plus avenante. Les pastels verts, roses et jaunes des édifices style néo-classiques qui bordent l’avenue Lénine, lui donnent un teint éclatant. Les bâtiments lépreux, les arrière-cours abandonnées et tout autres stigmates architecturaux de l’ère communiste sont dissimulés sous le maquillage de la lumière polaire. Les enseignes des magasins sautent aux yeux, sur la place des «Cinq coins », les jeunes flânent en groupe, bouteille de bière à la main, indifférents à la publicité qui défile sur l’écran géant, planté là, comme un mât de cocagne.
Statue de 34 mètres
C’est samedi, au nord de la ville on flâne en famille au bord du lac Semenovskoe ou sur les terrasses des guinguettes. A quelques pas de là, dominant la mer, tel le Corcovado de Rio, une statue d’Aliocha (soldat inconnu) dresse ses 34 mètres, en souvenir de la « grande guerre patriotique», soit la deuxième mondiale. Celle à qui Mourmansk doit son développement économique. Alors que la réduction drastique des budgets militaires, entamée par Gorbatchev, a provoqué son déclin. Ces dix dernières années, Mourmansk a perdu 100'000 habitants, soit un quart de sa population.
Aujourd’hui la situation est stabilisée, mais Mourmansk continue de vivre, comme bien des villes de Russie, le cul entre deux époques. Le 21ème siècle, plaqué sur les années cinquante, comme un emplâtre sur une jambe de bois. Aux guichets informatisés des banques, on continue à remplir à la main des formulaires en deux exemplaires. Les hautes cheminées noires et rouges de l’usine électrique cohabitent, en plein milieu de la ville, avec l’hypermoderne hypermarché « Okay » où l’on trouve de tout…même de la Tête de Moine de Saignelégier. Dans l’enceinte de l’hôpital régional, extérieurement très malade, le centre – privé mais gratuit – d’hémodialyse affiche fièrement sa différence et ses vertus high-tech. « Super luxe pour les patients ! En Suisse, c’est nettement plus spartiate » ! Gisèle, notre moussaillon greffé du rein, n’en croit pas ses yeux.
Moi non plus je n’en crois pas les miens, en avisant la « babouchka » qui nous accueille au guichet du Musée de la Flotte du Nord, sa caisse dans un sachet en plastique et le boulier en bois à portée de main. Brusque rappel à une réalité historique qui reste la référence de toute une génération.
Pour l'eau chaude, le samovar
Tatiana, elle, était une toute petite fille à la chute de l’Union soviétique et n’en garde guère de souvenirs, mais tout de même une certaine éducation. Elle est fière de sa ville et de nous accueillir chez elle, dans le très modeste appartement qu’elle partage avec ses parents : deux pièces exiguës qui, une fois le canapé lit replié peuvent se transformer en séjours. Un wc, une mini salle de bain – pour l’eau chaude, on utilise le samovar- et une minuscule cuisine. Nous nous serrons autour de la table pour déguster le dîner de poisson, de foies de morues, de salade de calamars et de choux rouges cuits qu’en bonne maman, Natacha nous a préparé. Délicieux !
On sort les médailles et les photos du grand-père, héros de la «grande guerre patriotique», Tatiana nous montre sa collection de cartes postales et pianote sur son ordinateur pour retrouver les dernières vidéos de sa famille. Elle nous parle de son rêve d’aller vivre à Kaliningrad pour y créer une fabrique de fromage de chèvre… Pour cela il faut gagner de l’argent et toutes les occasions sont bonnes pour travailler. A 22 ans, elle enseigne le français à l’Institut pédagogique de Mourmansk tout en étudiant le droit maritime.
Soleil de la Sibérie
Championne toutes catégories de la chasse aux bourses, Tatiana a déjà voyagé dans toute l’Europe, qui ne fait pas forcément rêver tous les Russes. Maman Natacha, nous explique: « Les gens là bas ne comprennent pas que nous ne voulons pas du capitalisme. Nous voulons le socialisme. C’est un idéal de justice et d’égalité auquel nous tenons. Malheureusement, Staline l’a totalement perverti. Quand j’étais jeune, j’avais un grand respect pour Lénine, mais aujourd’hui avec le recul, je pense qu’il aurait mieux fait de rester à l’étranger ». Et Poutine ? Que pense-t-elle de Poutine ? « Après la honte que nous a infligé Eltsine, Poutine fait ce qu’il peut pour améliorer les choses et rendre aux Russes leur dignité ». Natacha parle de ses convictions librement et avec pudeur. Ce qui lui manque surtout à Mourmansk, c’est le soleil de sa Sibérie natale. Pour le reste, on s’habitue à tout.
Nous aussi, nous nous sommes habitués à Mourmansk que nous allons quitter pour Arkhangelsk, avec à bord les 250 litres d’eau que l’on doit nous livrer par bidon (au prix de 30 centimes le litre) et Marco, le nouvel équipier de Chamade, greffé du foie.

Tatiana, elle, était une toute petite fille à la chute de l’Union soviétique et n’en garde guère de souvenirs, mais tout de même une certaine éducation. Photo DR

La ligne ferroviaire Mormansk-Saint-Pétersbourg que l'on traverse au mépris du panneau s'ignalant les précédents accidents.

Pour suivre le périple, tapez sur www.chamade.ch



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