« Je vous préviens tout de suite, je ne marche pas sur l’eau ». On ne lui en demande pas tant, au Père Nicolaï. On lui demande seulement de débouler encore une fois, au volant de son canot moteur, ses boucles blondes au vent et sa soutane en drapeau. Télévision oblige : on tourne pour « passe moi les jumelles ». Et visiblement, il aime bien jouer son rôle de « Don Camillo » aux yeux bleus devant la caméra.

Le Père Nicolaï au volant.
Depuis 12 ans, le Père Nicolaï a charge du millier d’âmes qui vivent encore dans l’archipel des Kiji. Un dédale d’environ 5'000 îles et d’îlots dont certains ne mesurent pas plus de deux mètres de diamètre. Des prairies, flottant au raz de l’eau, coiffées d’arbres et frangées de roseaux où le curé aime à fendre l’eau dans son engin à moteur, quand il ne taquine pas, en méditant, la perche, le brochet ou le saumon (à l’automne).

Les îlots de l’archipel des Kiji.
L’archipel offre un fabuleux décor de cinéma. D’autant que sur l’île de Kiji, la plus grande de l’archipel, se dresse, majestueux, un des sites classés par l’Unesco, comme patrimoine de l’humanité : le Pogost (l’enclos)de Kiji. Quand on arrive en bateau, la silhouette de l’Eglise de la Transfiguration – en restauration – se détache en ombre chinoise sur l’horizon, toute de bois, avec ses 22 bulbes en cascade suspendus dans le ciel, noirs, gris ou argentés, selon la lumière. Puis apparaît un clocher et enfin l’Eglise de l’Intercession, plus modeste, avec ses 9 coupoles seulement. Le Père Nicolaï n’est pas peu fier de pouvoir désormais officier dans ce joyau de l’architecture orthodoxe russe du XVIIIème siècle, au milieu d’une collection d’icônes authentiques. Ici, il se sent chez lui. Même si sa présence n’est que tolérée par l’Etat. Car dans les années cinquante, une fois les terres collectivisées, l’archipel des Kiji a été sacrée zone protégée par le gouvernement qui a décidé d’y implanter, à côté d’un sovkhose, un musée à ciel ouvert. Un « Ballenberg » russe où, autour du Pogost originel, ont été réimplantées ou reconstitués différents édifices en bois de la région et des siècles passés : chapelles, moulins, maisons traditionnelles dispersés sur les îles. Et c’est sous l’œil vigilant de la milice, des gardiens du musée et du corps de pompiers que des centaines de touristes, débarquent chaque jour de Moscou, de St Petersbourg ou de Petrozavodsk.

Le Pogost des Kiji.
Y compris nous, qui avons été obligés d’aborder les îles Kiji… en hydroglisseur. Un terrible affront pour les marins que nous sommes ! Mais bon. Chamade a dû rester au port de Petrozavodsk, bloqué par le zèle intempestif de l’administration, parce que le mot Kiji ne figure pas sur l’autorisation de naviguer qui nous a été délivrée par le gouvernement russe. Alors même si nous avons la permission – ça c’est écrit noir sur blanc - de naviguer sur le lac Onega, au milieu duquel se trouvent les îles Kiji, c’est « niet ». Et pour lever un « niet » du FSB (l’ex KGB), alors que tous les chefs sont en vacances, il faut visiblement davantage qu’un décret signé par Vladimir Poutine.
« Absurde », s’exclame le père Nicolaï qui va nous aider à montrer patte blanche pour que l’on puisse filmer dans l’enceinte du Musée. « Mais bon chez nous c’est un sport national : on se crée soi même des obstacles pour pouvoir les surmonter et faire ainsi valoir ses grandes capacités ». Il ne manque pas d’humour, le saint homme, ni d’ironie, vis-à-vis de son pays qu’il aime pourtant furieusement. Et il distille l’un et l’autre dans la langue de Molière, aussi bien qu’en russe.
C’est que le père Nicolaï est né à Paris, dans une famille de Russes Blancs, réfugiés en France. On sent sa jubilation de parler français et de nous raconter les Kiji. L’histoire de son prédécesseur, le père Alexandre, fusillé en 1937, la confiscation des terres des paysans qui vivaient sur ces îles paradisiaques, sans jamais avoir connu le servage, la « récupération » de la chapelle de St-Jean-Baptiste transformée en séchoir à pommes de terre et qu’il a fini par rendre à Dieu, avec l’aide des paysans repentis.

Intérieur de l’Eglise de l’Intercession.
Après cinq ans d’études au séminaire orthodoxe de New-York, le Père Nicolaï ne regrette à aucun moment d’avoir été expédié dans les limbes du lac Onega. L’été, il vit à Kiji, dans une jolie maison en bois que la directrice du musée lui a mis à disposition. Mais l’hiver c’est trop rude. Alors, il vient de Petrozavodsk, officier, en moto-neige. Le 19 janvier à l'Epiphanie, il fait un trou en forme de croix, dans le lac gelé et, après l’office, les fidèles s’y plongent. « Lorsqu’il ne fait pas
-20 degrés », comme certains hivers où l’on a vu un ours rôder autour village de Lamka. Il y a aussi des loups qui parfois s’aventurent dans les parages pour s’attaquer aux rares têtes de bétail de la région.

Minuit aux Kiji.
Une région dont le père Nicolaï connaît désormais tous les recoins de l’âme. Ses ouailles ne se bousculent pas encore au portillon de ses offices, mais elles viennent tout de même de temps à autre brûler un cierge et s’incliner devant les icônes, dans un rapport presque animiste à un Dieu rescapé du communisme. Et après soixante ans de vacance obligée, l’Eglise orthodoxe reprend pied, petit à petit aux Kiji. Grâce à la personnalité charismatique du Père Nicolaï qui remplit avec fougue sa mission de curé de campagne. Une étiquette qu’il revendique avec force. « C’est vrai, je suis le Don Camillo des îles Kiji , dit-il, dans mon rapport avec Dieu, avec mes fidèles, mais aussi avec les pouvoirs locaux ».



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