Nous avons quitté Kirkenes, l’eau, l’électricité et la douche de son petit yacht club, lundi 8, en début d’après-midi. Vingt-huit heures et un beau soleil de minuit plus tard, Chamade était amarré dans le port de Mourmansk, Lilliputien égaré au milieu d’un fatras de chalutiers rouillés, de remorqueurs et autres navires marchands délabrés, au bout d’un quai encombré de ferrailles. Mourmansk accueille en moyenne un voilier par année. Donc la marina avec minimum de confort, on oublie.

Mais bon, passons sur le décor un peu surréaliste et les odeurs de fuel. Nous sommes là, en Russie, et jusqu’ici tout s’est bien passé. A 10h du matin (8 heures chez nous), au point d’entrée des eaux territoriales, nous avons, comme il se doit, hissé le pavillon de courtoisie blanc rouge bleu de la Fédération de Russie - un drapeau « home made » soigneusement cousu à la machine par le capitaine qui n’a pas retrouvé celui qu’il avait acheté avant le départ – avec le drapeau jaune, signalant que les formalités douanières n’ont pas encore été effectuées. Ce à quoi nous ne sommes pas très impatients de goûter.
Antennes et équipements militaires
En attendant, sous un méchant grain, nous pénétrons dans le long fjord de Kola (70 kilomètres) au fond duquel se terre Mourmansk. Dans les replis de la côte, les bases des sous-marins nucléaires sont à peine visibles et l’on songe immanquablement au Koursk dont le port d’attache, Vidiaevo, se trouve à moins de 20 milles, à l’ouest. Toutes les hauteurs qui bordent la mer sont hérissées d’antennes et d’équipement militaires, témoins de l’importance stratégique, passée et présente, de la ville.
C’est par le port de Mourmansk (libre de glaces toute l’année) que les Américains, dès 1942 ont pu ravitailler le front Russe, en dépit du blocus allemand de la mer de Barents. Et c’est là, tout près, à Severomorsk que la célèbre Flotte du Nord russe, est encore basée aujourd’hui. De loin, nous apercevons Aliocha (le marin inconnu), gigantesque vigile de béton, qui brandit son arme au milieu des grues et des porte-avions comme pour mieux vous signifier qu’ici, c’est une ZATO, une zone territoriale fermée.
Dans le port de Mourmansk, nous sommes attendus au quai 22. Et quand je dis attendus, je n’exagère pas. C’est un véritable comité d’accueil qui nous reçoit, la mine compassée. Nous voilà débarqués dans un film de Kursturiça : Empesés dans leurs uniformes, mallettes à la main et galons aux épaulettes, béret vissé sur le chignon et talons trébuchants pour les dames, hauts gradés et fonctionnaires des douanes des services d’immigration et de la sécurité portuaire, entreprennent d’escalader les blocs de béton et autres obstacles de chantier qui ne facilitent pas l’accès au bateau.
Les rires fusent
En deux minutes, le petit carré de Chamade se retrouve plein comme un œuf et tapissé de documents et de paperasses à remplir à double exemplaire. Visas et passeports sont examinés à la loupe. L’administration sèche lorsqu’il s’agit de remplir le document d’immigration dans la case « nom de la personne ou de la compagnie invitante». On ne peut pas laisser la case vide, mais « on ne peut tout de même pas écrire Poutine !». L’atmosphère se détend et les rires fusent lorsqu’une collègue demande de l’électricité pour recharger son ordinateur portable. Au bout d’une heure trois quarts, le défilé repart en sens inverse, avec visiblement la satisfaction du devoir accompli, dans les règles de l’art et l’art des règles. La première pour nous étant de ne pas photographier ni filmer dans l’enceinte du port, la deuxième de montrer patte blanche à l’entrée et à la sortie du port, la troisième de garantir en permanence une présence à bord « par sécurité ». Mais que pourrions nous risquer dans l’enceinte si bien surveillée de ce port de Mourmansk ?
Lorsque qu’une télévision privée, vient s’enquérir du projet Chamade, l’interview se déroule, en présence discrète d’un fonctionnaire de la sécurité portuaire. Tout de noir vêtu, l’homme avise d’un coup d’œil contrarié notre pavillon de courtoisie en lâchant : «fiknia» (traduisez, c’est de la m…). Il se rue dans le premier chalutier à quai pour réquisitionner un vrai drapeau russe, tout ce qu’il y a de plus règlementaire. « C’est cadeau », nous lance–t-il. Mince alors, nos travaux de coutures étaient si minables que ça ?
Finalement il aura suffi de très peu de temps pour faire tomber les masques : à l’entrée du port le contrôle de nos passeports n’est même plus de rigueur, nos voisins des chaluts nous saluent d’un signe de la main, bref nous sommes chez nous dans notre « résidence surveillée » de Mourmansk que nous partageons pour une semaine avec Gisèle, sémillante greffée du rein et Gaëtan, journaliste et ami russophone.




Pour suivre le périple, tapez sur www.chamade.ch



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