
Falsifier le réel au théâtre est un art jouissif. Personne ne demande à croire forcément ce qui est dit et montré sur une scène. Mais tout le monde ne demande qu’à se laisser piéger. Le bonheur de l’illusion est dans ce paradoxe. Etre touché par une histoire, par des personnages, se sentir proche de leurs réactions, de leurs sentiments, se retrouver dans leur désarroi, dans leurs rêves ; et garder néanmoins une distance, comme une façon de se défendre ¬ au cas où.
Et si, pour une fois, le réel prenait le pas sur la fiction, tout en utilisant les codes et les artifices du théâtre ? C’est le cas à La Comédie de Genève, ces jours, dans Soupçons, pièce ludique et troublante, mise en scène par Dorian Rossel, adaptation très libre d’un documentaire de Jean-Xavier de Lestrade.

L’histoire se base donc sur un fait-divers authentique, aux Etats-Unis, dans une ville de Caroline du Nord, en décembre 2001. Une femme est découverte, morte, dans sa maison, en bas d’un escalier, baignant dans son sang. Est-elle tombée toute seule ? A-t-elle été poussée ? Son époux, romancier, est interrogé, soupçonné, arrêté. Un bon coupable pour la vox populi, pour les médias, pour la justice : ne dit-on pas immédiatement de lui que « c’est son métier d’inventer des histoires » ? Un manipulateur, vraiment ? C’est tout l’enjeu de l’enquête, du documentaire, du spectacle. On ne donnera pas ici le verdict du jury, au final. Le suspens fait partie intégrante de l’histoire. Oui, le romancier a une double vie, que d’aucuns considèrent comme scandaleuse : il est bisexuel. Non, toutes les preuves de sa supposée culpabilité ne sont pas d’une solidité à toute épreuve.
Alchimie entre trouble et ludisme
Le talent de Dorian Rossel est d’avoir su entremêler les trames de la réalité, du cinéma documentaire et du théâtre. L’histoire est là, captivante, précise, crédible. Il y a l’avocat, son assistante, le procureur, son assistante, les enfants du romancier, biologiques et adoptifs, le juge, les témoins ou encore la sœur de la victime. Ils ont tous existé. On peut même penser que tous ce qu’ils disent a été prononcé pour de vrai, à l’époque. Mais ce sont tous en même temps de vrais personnages de théâtre, incarnés par des comédiens, excellents dans cette façon d’être ancrés dans le jeu réaliste tout en s’amusant, suivant les circonstances, à forcer le trait. Cette alchimie entre trouble et ludisme fonctionne à merveille.

Elle se retrouve dans la scénographie. Un grand panneau au devant de la scène, par exemple, derrière lequel on se cache, d’où l’on surgit, comme des petits diables, comme au théâtre guignol. Ou cette grande boîte (fermée sur trois côtés), sur toute la largeur ou presque de la scène, comme une sorte de grand écran. Il y a un côté prestidigitateur chez Dorian Rossel dans cette manière de faire évoluer ses comédiens dans le décor, de leur faire changer de rôle ou de registre. Le plaisir du jeu n’enlève rien à la densité du propos. Soupçons évoque un procès, mais ce n’est pas une pièce policière ou judiciaire. Elle se glisse dans les méandres de la réalité, distille le doute, tout en s’interrogeant sur l’impact dévastateur de la morale, de l’intolérance, des préjugés, de la peur de la différence. Quand tombe le verdict, rien ne dit que la vérité ait éclaté. Qui nous sommes vraiment demeure le plus souvent une énigme jusqu’au bout.
NOTE: Genève, Comédie, jusqu’au 21 février. Location : 022 320 50 05 et www.comedie.ch
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