Pénis: boudé par les femmes artistes?

Alors que les Hommes ont montré une profusion de vulves ou de seins depuis la nuit des Temps, le sexe masculin semble être le grand perdant de l'épopée artistique d'Homo Sapiens, discrètement ignoré par les mâles, pourfendu avec véhémence par les femmes. Mais selon Barbara Polla, qui consacre une conférence à la question, créatrice ne rime pas forcément avec castratrice. Interview.

Sexe masculin sculpté par l'artiste Louise Bourgeois

Sexe masculin sculpté par l'artiste Louise Bourgeois © AFP

 

Aux sexes et cætera. Cela pourrait être la devise, le fil rouge à suivre, de cette conférence alléchante que donnait vendredi matin au Palais de Tokyo la galeriste, écrivaine et médecin Barbara Polla. Afin d'explorer plus avant les nouveaux territoires abordés par son livre Tout à fait femme, celle qui voue une grande partie de son temps à l'art contemporain s'est penchée sur les représentations du pénis dans les oeuvres d'artistes féminines. Thématique insolite s'il en est, mais essentielle pour mieux rendre compte de la perception de Priape, et de ses manifestations physiques, chez le beau sexe. Car loin de se voir réduit à une entité dangereuse ou aliénante, sous la plume, le pinceau, le burin ou l'objectif de ces dames, le meilleur ami de l'homme serait aussi, bien souvent, un objet de convoitise aux mystères insondables. Petit aperçu érudit et enthousiaste en compagnie de l'auteure.


Pourquoi explorer la question du pénis dans l’œuvre des femmes artistes?

C’est une réflexion issue de mon nouveau livre, dont un chapitre aborde l’idée de la création. Je me suis rendue compte que les représentations glorieuses du sexe masculin étaient relativement rares dans les corpus artistiques signés par des femmes. Si, depuis l’Antiquité, nous sommes complètement inondés visuellement de corps et d’attributs sexuels, ce sont d’abord ceux des femmes, et quand ce sont ceux des hommes, alors il s’avère qu’ils sont en grande partie peints, sculptés, dessinés, photographiés par des hommes. Un phénomène qui m’a interpellée et que j’ai d’abord eu l’idée de traiter sous la forme d’une exposition, intitulée Beautiful Penis, quelle merveille que les hommes existent, et dont le vernissage aura lieu le 12 mai à Paris. Et puis la thématique m’apparaissait tellement intéressante sur le plan à la fois social, anthropologique et artistique qu’un approfondissement par le biais d’une conférence, d’un travail de fond, d’un texte, s’est imposé naturellement.

Des sexes glorieux, mais pas des sexes menaçants?

Les représentations de corps d’hommes violents, mais également violant, sont légion, tout comme la dérision des attributs de la masculinité, forme quasi obligée des artistes féministes des années 70. Personnellement, j’ai fait le choix, dans l’exposition comme dans la conférence, de m’intéresser exclusivement à certaines artistes que je connais et qui proposent une vision magnifiante du masculin. Mon attention s’est alors concentrée sur douze artistes qui naviguent toutes entre l’envie, le plaisir et le désir lorsqu’elles veulent montrer le corps et le sexe masculin dans leurs œuvres. Des notions très différentes du ressentiment entretenu par certaines artistes à l’égard du pénis, à l’instar de Louise Bourgeois, dont le travail m’irrite profondément, justement à cause de cette vision stigmatisante du corps de l’homme. En cherchant à détruire l’autre on ne s’ennoblit jamais.

Avez-vous observé une période, dans l’histoire de l’art, qui soit plus prolifique en représentations de sexes masculins?

Je pense que les œuvres montrant des pénis dans un contexte positif sont quasiment inexistantes durant la Renaissance. Bien sûr il y avait peu de femmes qui peignaient, mais il suffit de regarder les nombreux avatars de la scène de Judith et Holopherne (je pense notamment au sublime tableau d’Artémisia Gentileschi par exemple): la symbolique castratrice y est très forte. On est bien loin de la mise en valeur du sexe masculin comme beauté ou objet de désir…  Alors on peut évidemment imaginer que de telles œuvres, si elles ont existé, aient pu être cachées de longue date parce qu’elles dérangeaient. En attendant, je n’ai pour l’instant rien trouvé de ce genre avant l’époque contemporaine.

Les femmes artistes qui représentent des sexes masculins ont-elles un profil particulier?

Une des choses liant peut-être toutes ces artistes, c’est un travail intellectuel assez fouillé. Je dirais qu’elles semblent avoir en commun une approche très cérébrale, très érudite de l’art. Ce sont toutes des femmes qui aiment se poser des questions, avec une grande liberté de ton et d’esprit. Ce sont des femmes "sujet" plutôt que des femmes "objet". D’ailleurs, dans mon livre, je propose que la position de sujet désirant nous permet de sortir de la question absurde me semble-t-il, de savoir si nous femmes, voulons, ou non, être objets de désir. Certes on préférera toutes être désirées que dédaignées, mais on n’a pas envie d’être réduites à un objet. La réponse à tout cela est, à mon avis, de nous dire que nous pourrions nous positionner, nous les femmes, comme "sujets désirant", assumer notre propre désir, notamment à l’endroit de l’homme, afin que ce désir ouvre la porte à la joie. Après, selon les artistes que j’évoque, le spectre respectif de leur désir recouvre des approches diverses. Parfois, il s’agira plus d’une envie, l’envie d’avoir un pénis et de pouvoir en jouir comme l’homme, parfois ce sera du ressort d’un désir plus sexuel, désir de profiter du sexe de l’autre ; parfois encore c’est le plaisir qui est le moteur de la création, plaisirs sensuels et artistiques mélangés et concrétisés par exemple par la création d’un parfum, ou même d’une pièce sonore dont les instruments ne sont autres que des godes achetés dans des boutiques spécialisées pour femmes...

La représentation du pénis semble toujours offusquer beaucoup plus que celle des attributs féminins. Partagez-vous cette impression?

Oui, et il y a beaucoup de raisons à cela. L’écrivain Pascal Quignard dit par exemple que le sexe masculin ne peut pas être représenté, tant il génère de l’effroi. En latin, le phallus, le pénis en érection, s’appelle fascinus, d’où viendrait le terme de fascinant, fascination – l’effroi donc, la sidération du regard. Il est possible aussi que les deux états du membre en question, le pénis et le phallus, obligent les artistes à faire un choix, dont la décision finale est forcément lourde de sens ; ou alors de s’intéresser très directement à la sémantique de ces deux états comme l’a fait un Bruce Nauman par exemple. Un article très intriguant vient de paraître à ce sujet dans Vanity Fair aux États-Unis. L’auteur suggère que durant la période d’hégémonie de l’Amérique, de sa toute puissance, il était tabou de montrer le sexe des hommes. Et maintenant qu’elle a perdu sa puissance, le pénis réapparaîtrait sous toutes ses formes, tel celui de Michael Fassbender, dans le film Shame: la disparition de sa puissance symbolique en tant que puissance d’une nation autoriserait sa représentation. L’auteur conclut avec cette phrase riche d’ironie et de regret: «nous exhibons notre sexe car notre paquet est en retrait»…

Qu’est-ce que ces travaux sur les rapports entre le sexe masculin et les artistes féminines peuvent apporter en termes de perspectives et de connaissances?

J’ai l’impression que ce thème ouvre des portes intéressantes, et permet un regard nouveau sur les rapports entre la femme et l’homme. Pour moi, l’idéal serait d’arriver à ce que nous soyons chacun deux sujets désirant qui se regardent, et non l’objet manipulable et caricaturé de l’autre. Je rêve que nous trouvions chacun notre place d’individu dans la société, d’individu sexué certes mais hors de tout stéréotype. C’est ambitieux, mais la relecture des représentations peut impulser un petit premier pas dans cette direction. En tous cas elle ouvre des portes…

 

Conférence donnée au Palais de Tokyo dans le cadre des festivités de réouverture, nuit du 12-13 avril à 1 heures du matin, Paris.

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