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Roman, une heure avec Delphine de Vigan

| 15:23  La Française a raté de peu le Goncourt avec «Les heures souterraines». Son livre a rencontré un très large public. Rencontre avec une romancière qui commence à compter.






Etienne Dumont | 04-02-2010 | 15:23

Elle faisait partie du dernier carré des candidats au Goncourt l’automne dernier. Delphine de Vigan ne l’a pas obtenu. «Je n’avais aucune illusion. Face à des auteurs aussi confirmés que Marie N’Diaye, décrocher le prix m’aurait d’ailleurs semblé une imposture.» Il n’en demeure pas moins que le roman, «Les heures souterraines» marche bien. Très bien même. «On en arrive à 80 000 exemplaires.» Un joli score quand on pense que certains ouvrages Galllimard ou Grasset plafonnent aujourd’hui à mille.

 

 

Grande, blonde, le nez busqué, l’œil brun bien ouvert sur son interlocuteur, Delphine de Vigan était à la Fnac genevoise. Il s’agissait pour elle d’alimenter un débat. Il faut dire que l’ouvrage s’y prête. Mathilde, son héroïne, subit un «mobbing» visant à l’exclure de l’entreprise. Une entreprise à laquelle cette veuve, mère de trois enfants, a pourtant beaucoup donné. Trop, peut-être.

 

 

Delphine, qui êtes-vous?

 


 

Mon Dieu… Il est difficile de résumer une vie. Je dirais que je suis née dans la banlieue parisienne. Pour des raisons familiales qu’il serait trop long de rapporter, j’ai grandi en Normandie, dans un petit village. C’est dans cette région que j’ai passé mon bac. J’ai ensuite fait hypokhâgne, puis khâgne. Mais je n’ai pas suivi la prestigieuse filière.

 


Qu’est-il arrivé?

 

J’ai entamé une anorexie. Bien sûr qu’il s’agit là d’une maladie que l’on veut bien avoir. Cela n’empêche pas moins qu’on y perde aussi l’appétit de vivre.

 

 

Et après…

 

Eh bien après, j’ai travaillé en entreprise. J’ai fait des prospections de marché pendant cinq ans. Puis j’ai repris des études, pour pouvoir me tourner vers ce qu’on appelle les ressources humaines. J’ai mis fin à cette carrière, en ayant un conflit hiérarchique moins grave que celui du livre, après une quinzaine d’années.

 

 

Avez-vous toujours écrit?

 

 

Oui et non. Pendant mon adolescence, je tenais des carnets proches du journal intime. Ils restaient destinés à moi seule. Je ne pensais pas encore avoir la maturité nécessaire pour publier. Quand j’ai eu mon premier enfant, qui a aujourd’hui 15 ans, j’ai cessé. Mais j’éprouvais un manque. J’ai donc repris la plume à 34 ans sous une forme davantage destinée à un lectorat potentiel. Quand mon premier texte a été prêt, je me suis jetée à l’eau.

 

 

Avec succès?

 

Non. Ce récit, assez humoristique, a été refusé partout. Il ne s’agissait cependant pas d’un échec total. J’avais reçu en retour des lettres vraiment encourageantes. J’ai donc persévéré. Mon premier vrai roman était à la fois personnel et plus général. Il s’intitulait «Jours sans faim». Là, il y a eu plusieurs réponses positives de maisons parisiennes. J’avais l’embarras du choix.

 

 

D’autres romans ont suivi.

 

Il y en a eu deux. Puis est venu mon premier vrai succès, «Nous et moi», qui fait en ce moment l’objet d’une adaptation au cinéma par Zabou Breitmann. Le fait d’avoir vendu beaucoup d’exemplaires a changé mon existence. J’ai pu me permettre une pause. Cela signifiait que je quittais, provisoirement peut-être, ma triple vie de mère, d’employée et d’écrivain. Je pouvais désormais écrire autrement qu’en arrachant quelques heures à la nuit.

 

 

Quelle impression cela fait-il d’être transposée au cinéma?

 

 

Je n’attends pas du tout la copie conforme du roman. Ce serait de l’illustration. Sans intérêt. Je compte donc que Zabou s’approprie le sujet pour en faire sa chose. Ce sera aussi ma préoccupation si «Les heures souterraines» connaissent le même sort. J’ai déjà eu plusieurs propositions, mais elles ne m’ont pas emballée.

 

 

 

Comment est né ce roman sur le mobbing?

 

 

Il ne s’agit pas de mon expérience personnelle. Quand je commence une fiction, je rencontre des gens. Je les écoute. J’absorbe. J’ai donc ici vu des victimes, dont la plus amochée était un homme ayant perdu toute estime de soi. J’avais des rendez-vous avec des psychiatres ou des sociologues. Après mettons un an, je me suis sentie prête à écrire. Je savais où j’allais. J’avais ainsi décidé que Mathilde et l’autre victime, le médecin de SOS, ne se rencontreraient jamais alors qu’ils sont faits pour s’entendre. Dans ces conditions, la rédaction constituait pour moi quelque chose de rapide.

 

 

Le troisième protagoniste du livre, c’est le métro.

 

Alors là, je me suis servi de mes souvenirs. Le trajet interminable qu’accomplit Mathilde le matin et le soir était un peu le mien. Deux heures pour l’aller. Deux heures pour le retour. Cela dit, il y a pire. Certaines personnes comptent deux fois quatre heures.

 

 

 

Vous ne prenez pas parti dans le récit.

 

Je n’ai aucune ambition d’écriture militante. Je me contente de montrer. Pour moi, le roman constitue une caisse de résonance de la société.

 


Une attitude plutôt rare dans le roman français, pour lequel tout tourne autour de vagues problèmes sentimentaux.

 

 

J’ai l’impression que beaucoup de mes collègues répugnent au quotidien. Ils ont peur du prosaïque. De parler de travail. D’argent. Je pense au contraire qu’il existe un véritable souffle romanesque dans l’ordinaire.

 

 

Vos derniers livres sont tous publiés chez Lattès.

 

 

Je n’ai pas de contrat avec eux. Je ne me vois pas sortant, à date fixe, mon livre de l’année. Il se fait juste que je me sens bien chez Lattès. La chose tient cependant à une personne qui est mon éditeur et donc mon interlocuteur. Si cette personne devait partir, je pense que je la suivrais.

 

 

Avez-vous déjà un nouvel ouvrage en train?

 

 

Non, en incubation. je prends des notes. Je mouline. Pour le moment, il y a un sujet. ce qui manque encore, c'est l'angle pour le traiter.

 

«Les heures souterraines», de Delphine de Vigan aux Editions Lattès, 280 pages.


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