
Nous le savons par le texte de Sophocle et surtout par le fameux complexe analysé par Sigmund Freud: l’histoire de «Jocaste reine» finit mal. Car, comment résister à la révélation d’un inceste entre une mère et son fils, parents de quatre enfants, après vingt ans de vie commune? Sinon avec une mort par pendaison avec un foulard écarlate.
Ce que nous ignorions, en revanche, ce sont les secrets de famille et les désirs d’une femme amoureuse qui place la maternité bien au-delà de l’Olympe.
Grâce à Gisèle Sallin, directrice du théâtre des Osses à Fribourg, Nancy Huston brise un silence vieux de 2500 ans avec une Jocaste incarnée sur les planches par la comédienne Véronique Mermoud.
Parole de légende
À l’origine, la romancière a refusé le projet, trouvant le sujet trop « hustonien », elle, qui a souvent exploré le thème de la maternité dans son œuvre. Une œuvre tourmentée, sensuelle, violente, cruelle, souvent drôle, qui lui a valu de nombreux prix prestigieux. Puis, après avoir relu les différentes versions du mythe, via Sophocle, Euridipe et Bauchau, elle s’est ravisée, jugeant le destin de Jocaste suffisamment riche pour la doter d’une voix.
«Au fond, Gisèle Sallin, avec qui j’ai eu une longue et belle correspondance épistolaire, avait raison: il était scandaleux que la reine de Thèbes soit reléguée à un personnage secondaire dans la tragédie antique. Je me suis donc mise à écrire. J’ai écrit vite, mais je ne me souviens pas comment. Ici et là, sans doute, dans des chambres d’hôtels, car à l’époque j’étais souvent en déplacement», nous dit Nancy Huston par téléphone depuis son bureau. À Paris, où elle vit avec son compagnon, le linguiste et essayiste de renom Tzvetan Todorov, quand ils ne résident pas dans la campagne du Berry.
Les oracles avaient tort
Tout le texte de Nancy Huston tourne autour d’une question, celle que Jocaste adresse à Œdipe lorsque le drame éclate à la face de l’amour: «Quelle est la vérité la plus juste ou la plus forte, celle des mots ou celle de la vie»? Il faut alors écouter la réalité des faits: il n’y a peut-être pas eu d’inceste puisque avant de retrouver Œdipe adulte, la reine n’a jamais vécu avec ce fils devenu son mari. Oubliée cette grossesse précoce du moment que la chair exulte.
Dans ce cas, les Dieux sont tombés sur la tête depuis longtemps et les psychanalystes d’aujourd’hui peuvent définitivement s’endormir sur leur divan. Mais il est certain que Jocaste est une héroïne dont la folie s’explique par son passé. Elle est, en plus, à la mesure d’une auteur féministe engagée mais réservée : «Je n’ai pas plus de sympathie pour Jocaste que pour Œdipe. Je n’utilise jamais un personnage comme porte-parole de mes opinions. J’ai seulement voulu me glisser dans les appartements de ce couple.» Voilà comment on découvre l’intimité de Jocaste, profondément malheureuse à l’âge de douze ans pendant son premier mariage, mais tellement comblée par Œdipe, son deuxième mari. Elle lui demande d’ailleurs dès le premier acte de la pièce: «Voudrais-tu, de ta langue royale, titiller le clitoris d’une grand-mère?»
Le corps a ses raisons
Oui, ici, il est aussi question de bonheur et de plaisir. Mais, non, le mot clitoris n’est pas dérangeant même s’il est rarement utilisé dans une tragédie grecque. « Ce mot est singulièrement absent de notre littérature alors qu’il est singulièrement central dans l’érotisme féminin », s’étonne Nancy Huston. Et de poursuivre : « Cet organe ne sert qu’à se faire plaisir, il n’a pas de finalité biologique précise. On le passe donc sous silence comme s’il n’avait aucune importance. Il me semble pourtant que prononcer ce mot est beaucoup moins choquant que tous les viols dont on parle régulièrement ou les massacres sexuels dont on a l’habitude au théâtre comme au cinéma. J’espère que les gens seront contents de l’entendre. Enfin!»
Au bout du fil, Nancy Huston semble essoufflée: « J’arrive chez moi, je vais devoir vous laisser.» Elle nous confie encore qu’elle est sur le point de terminer un livre - accouché dans la douleur comme tous ses romans - et qu’elle sera présente le 19 novembre pour la première de « Jocaste reine » à la Comédie de Genève. Soudain à deux minutes près, il est l’heure de prendre congé. Le temps d’une fille de mathématicien est compté.
NOTE: "Jocaste reine" de Nancy Huston, Ed. Actes Sud Jocaste reine de Nancy Huston, mise en scène Gisèle Sallin du 19 au 29 novembre à la Comédie de Genève. Renseignements, réservation: www.comedie.ch
"Naissance de Jocaste reine", correspondance de Gisèle Sallin - Nancy Huston. Ed. Théâtre des Osses.
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Jocaste!
J'aime beaucoup Nancy Huston, j'ai lu tous ses livres. Je me réjouis de découvrir la pièce de théâtre Jocaste. En vous lisant, ça donne envie.
Merci