
Depuis un peu plus de trente ans, un chef-d’œuvre attend patiemment de revoir la lumière du jour dans le coffre-fort d’une banque suisse, à Montreux.
Serait-ce une toile de Cézanne mise à l’abri par un collectionneur ? Une rivière de diamants et de rubis, qu’un émir d’amour éperdu glissera au cou de sa favorite ? Que nenni, vous refroidissez.
Une simple boîte à chaussures, et pas davantage. Dessus, une étiquette défraîchie devenue presque illisible. Dedans, 138 fiches en bristol classées avec précaution, ordonnées selon une logique dont le créateur aura emporté la clef tout au fond d’une tombe, avec lui.
Cette improbable relique, cet artefact d’une banalité affligeante digne de nos caves et de nos greniers les plus poussiéreux, c’est le dernier roman de Vladimir Nabokov. Le chant du cygne. L’œuvre ultime et crépusculaire. Disons plutôt, l’acte final qui clôt une représentation mouvementée.
Pour une majorité de lecteurs, pas moins que le Graal à portée de main. Mais pour une poignée d’irréductibles puristes, une sorcière en sursis qu’il va falloir se résoudre à brûler sur la place publique.
Une odeur de soufre
Il est vrai que les flammes font partie intégrante du décor dans la trajectoire littéraire de l’écrivain russe naturalisé américain, et rédigeant indifféremment dans les langues de Pouchkine, de Shakespeare ou de Molière. Déjà dans les années 50, Lolita, le livre culte, la bible vénéneuse proférée par un antéchrist brutalement débarqué en plein cœur d’une Amérique en col blanc, faillit en son temps disparaître sous les coups du tisonnier de son géniteur.
Il faut l’avouer, les raisons ne manquaient pas. Les éditeurs qui eurent le privilège (ou la malédiction) de recevoir le fameux manuscrit sur leur bureau usèrent de deux manières pour décliner l’offre : refuser poliment en préconisant une pénitence ou un internement sans plus tarder, ou injurier l’auteur avec tous les noms d’oiseaux de l’évolution en lui promettant le pire des cercles de l’enfer. Nabokov avait alors sérieusement songé à livrer son abominable créature à l’antre de sa cheminée, avant qu’un éditeur aussi visionnaire que kamikaze se dévoue et l’inscrive à son catalogue.
L’histoire est un éternel recommencement. Et celle de l’écrivain également. 1961. La Suisse l’accueille. Venu s’installer au Montreux Palace pour y finir humblement ses jours, le maître retrouve le chemin de la page blanche pour coucher une histoire qui lui trotte dans la tête depuis trois ans. Les démons qu’il traîne dans son sillage se sont assagis, fondus dans son ombre d’auteur à la carrure mondiale. Cette fois ce n’est plus la morale mais le temps qui joue contre lui.
Fidèle à sa méthode, il écrit son roman sous forme de fiches cartonnées, ce qui lui permet de composer l’œuvre sans suivre un ordre précis, revenant ici et là pour peaufiner des détails. Un travail qu’il intitulera The Original of Laura.
La quintessence de son art
Mais l’ouvrage, pourtant bien avancé, demeure en suspend. Son auteur est arrivé à bout de souffle et s’éteint dans une chambre d’hôpital, non sans avoir ardemment supplié Vera, sa femme, de brûler le manuscrit. Nous sommes en 1977. Tiraillée entre l’égard qui se doit aux dernières volontés d’un défunt et son admiration pour l’œuvre de son écrivain de mari, elle décide de reporter l’issue de ce dilemme aux calendes grecques et dépose le roman, autrement dit une boîte à chaussures, dans un coffre-fort. Entracte.
C’est alors que (beaucoup plus tard) entre en scène un troisième protagoniste : le fils, Dimitri, 73 ans et traducteur de l’héritage paternel. Son avis est nettement plus tranché sur la question. Après quelques brèves hésitations, il conclut finalement que The Original of Laura doit être publié. Ce serait en effet le chef-d’œuvre absolu de papa, la quintessence de son art, surpassant tous les opus précédents. Une rengaine déjà entendue pour Feu Pâle, livre inclassable du même Nabokov aux confins du roman, de la poésie et de l’étude littéraire.
Oui mais comment faire paraître un ouvrage qui, en plus d’être inachevé, comporte des trous ? Après une savante danse des sept voiles, le miracle va être apporté sur un plateau. On a retrouvé l’infirmière qui suivait l’écrivain aux ultimes lueurs de sa vie, à l’hôpital. Ancien transcripteur pour l’OMS, elle s’était mise à noter mot pour mot les récitations de Nabokov pendant qu’il délirait dans son lit, récitations qui ressemblaient étrangement à un texte cohérent et construit.
Récupérant ces notes précieuses en même temps qu’une dizaine de fiches bristol gardées en souvenir par l’infirmière, Dimitri a donc reconstitué quelque chose s’apparentant de plus en plus à ce qu’aurait dû être The Original of Laura dans sa version définitive.
Au programme de Gallimard et Playboy
Prévue pour début novembre, la sortie du roman en anglais se fera aux éditions Penguin. Les lecteurs francophones, eux, devront chercher le même titre mais traduit pour le compte des éditions Gallimard. Une annonce qui met un point final à cette querelle de plusieurs décennies, même si les opposants à la mise au monde de l’œuvre continuent de s’insurger contre ce qu’ils considèrent comme une trahison.
A souligner qu’un extrait de The Original of Laura (on parle de 5000 mots) paraîtra une semaine avant dans les pages très averties du magazine Playboy. Une démarche insolite mais inaugurée par Nabokov en personne, puisqu’il y publia des extraits de son sulfureux Ada ou l’ardeur en 1969.
Ceux qui ne lisent pas la littérature sous prétexte qu’il n’y a pas d’images n’auront donc plus aucune excuse…
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Dans une boîte à
Dans une boîte à chaussures! Cela va danser sur des talons aiguilles, les horloges à parlotte vont s'affoler, les aiguilles des montres vont remonter le temps, les prêtres vont exorciser l'enfer de Nabokov, les autres vont encenser son paradis et la plume de l'écrivain à l'amour adolescent. Kamikaze Vladimir? Oui. Divinement kamikaze. Autant remplir les journaux d'article sur Laura ou Lolita plutôt que voir l'enfer de nos kamikazes actuels qui se font sauter avec leurs bombes mortels sur des innocents plutôt que d'écrire ou de filmer leur vision du monde et leur souffrance de ne pas pouvoir aimer le monde. Avec Nabokov, l'amour comme déraison plutôt que la haine comme trahison au genre humain.