
«Barbelo, à propos de chiens et d’enfants». Une pièce au titre à la fois énigmatique et provocateur ouvre la saison à la Comédie de Genève. Le choix d’Anne Bisang s’est porté cette année sur Biljana Srbljanovic. L’auteure serbe la plus jouée dans son pays, et étoile montante du théâtre européen, peint l’ombre de la guerre entre chiens errants, cimetières, bancs publics et chambre sans âge. Une plongée dans l’univers dévasté de la génération de Milosevic, portée par cette dramaturge au regard intense et aux yeux noirs, et qui se profile comme l’une des personnalités les plus prometteuses de la scène actuelle.
Enigmatique donc comme Barbelo. La notion se réfère à la lointaine histoire de la chrétienté. «Pour moi, Barbelo est la matrice d’une mère, un endroit protégé et chaud, hors du temps et précédent le début de tout», souligne Biljana Srbljanovic, tout en précisant qu’il peut aussi bien s’agir du ventre de la Vierge comme de celui de toute mère.
Le texte, dont la Comédie créé la version française, restitue la quête d’identité de Milena. Le personnage ordinaire et central évolue dans un univers qui a perdu tous ses repères «Mais quand même, ma petite maman», interroge Milena au terme d’un parcours qui a toutes les apparences d’une initiation. «Je peux m’asseoir sur tes genoux?/ me blottir dans tes mamelles asséchées, dans ton ventre flétri, m’enfoncer, tirer/la peau qui pend,/ plonger dans cet endroit chaud,/dans ton ventre».

Lise Wittamer dans le rôle de Milena. Photo de répétition Hélène Tobler
La réponse de la mère à Milena a le mérite de laisser poindre une note d’espoir. Un horizon presque lumineux pour un texte qui s’enfonce dans les méandres tragiques de la guerre des Balkans, et dont la dédicace apparaît sans équivoque: «A mes amies: celles qui se sont suicidées et les autres.»
«A propos de chiens et d’enfants»… Le texte de Biljana Srbljanovic décrit le monde comme une population errante. Emaillé de scènes boulimiques, d’aboiements, d’accouplements douloureux, de rencontres improbables et d’adoption salvatrices, il donne à voir une humanité constamment affamée, et en quête de liens. «La question qui traverse la pièce est de savoir comment faire alliance?», explique la metteuse en scène Anne Bisang. Sur le plateau de la Comédie, un énorme anneau, pièce symbolique et maîtresse, rappelle que l’union, la quête d’amour fonctionnent comme pivot central, et propulsent chaque personnage dans un périple sans fin.
des filles, des mères...
«Biljana Srbljanovic se méfie fondamentalement des liens de sang», poursuit Anne Bisang. «L’éclatement d’un pays, en l’occurrence l’ex-Yougoslavie, rejaillit sur l’identité des personnages. Tous les rapports apparaissent inversés. Les enfants deviennent parents. Les filles, des mères, les humains, des animaux… Aucune relation ne va de soi. La famille qui va naître au bout de la pièce est un groupe de personnes sans lien biologique, qui se choisit plus qui ne se subit.»
Une pièce au titre énigmatique et provocateur? Sans doute. Anne Bisang dit avoir été immédiatement saisie par la modernité de cette écriture. «Il y a dans «Barbelo, à propos de chiens et d’enfants» un besoin de retourner là, dans cette matrice, où tous les possibles sont nés. C’est un long cheminement jalonné de questions souvent drôles et ironiques sur les rapports humains. Le texte prend parfois des allures d’énigmes ludiques. Il demeure toutefois un allié solide et fort.»

Yvette Théraulaz dans le rôle de la femme à chiens. Photo de répétition Hélène Tobler
«Je suis un être humain dont on a volé l’identité» disait d’elle Biljana Srbljanovic. C’était il y a dix ans, au moment où elle recevait le Prix Ernst Toller en Allemagne. Depuis, une pluie de récompenses est venue couronner sa jeune carrière. Sa «Triologie de Belgrade» (1997), a connu un succès fulgurant. Plus de vingt théâtres allemands ont programmés «Histoires de famille». Biljana Srbljanovic apparaît parmi les 20 personnalités qui comptent le plus en Serbie. Elle vit aujourd’hui entre Paris et l’Azerbaïdjan, dont elle a épousé l’ambassadeur de France.
Malgré sa carrière internationale, l’auteure demeure profondément attachée à son pays. Elle s’y est même engagée politiquement l’an dernier. Qu’en est-il de sa quête d’identité? Des questions intactes qui continuent de la tarauder et qui fondent son théâtre. Elle parle de sa génération comme d’une «génération sacrifiée». Reste l’espoir d’une humanité à recomposer.
NOTE : « Barbelo, à propos de chiens et d’enfants » du 29 septembre au 18 octobre à la Comédie de Genève », 6, Bd des Philosophes. Distribution : Fabrice Adde, Céline Bolomey, Gabriel Bonnefoy, Nicole Colchat, Armen Godel, Jean-Benoìt Ugeux, Yvette Théraulaz et Lise Wittamer.
Horaires et réservation : www.comedie.ch. Tél. : 022 320 50 01
Grand brunch dimanche 11 octobre dès 11h30.
Reagissez à cet article!
les chroniques
Etienne Dumont, journaliste
La petite actualité insolite féminine de la Planète
Emily Turrettini
La fondatrice de Netsurf porte chaque semaine un regard sur l'actualité du Net.
Nicolas Poinsot
Chaque mardi et vendredi, l’actualité revue et détraquée par notre ...
Beth Krasna
Chaque semaine, un décryptage subtil et éclairé de l'information économique ...
Barbara Polla
Médecin et galériste, elle croque la vie de mille et une façons.
Mélanie Richoz
Homme/femme, mode d'emploi
Edmée
Chaque semaine, notre chroniqueuse égratigne les sportifs de la planète.
Stephanie Booth
Chroniques du monde connecté. Chaque lundi, un coup d'œil humaniste dans ...