Balthus et ses petits modèles | Les Quotidiennes

19/11/2008 17:10
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Balthus et ses petits modèles

Exposition | 06:00  

La Fondation Gianadda consacre une rétrospective au peintre de l’«inquiétante étrangeté». Mais quel rapport l’artiste entretenait-il avec les adolescentes qui posaient pour lui? Témoignage d'Anna Wahili, qui fut son dernier modèle.




New York : un visiteur inspecte "Les trois soeurs" de Balthus, évalué à 7 à 10 millions de dollars en november 2006 (Photo AFP).


Marie-Claude Martin | 23-06-2008 | 06:00

Sa
popularité, le «seigneur de Rossinière» Balthazar Klossowski de Rola, dit Balthus, la doit à ses mises en scène énigmatiques de jeunes filles alanguies,
nues ou habillées. Pourtant, pensant que la beauté était dans la nature, le peintre a aussi réalisé de nombreux paysages et portraits. Pour fêter le 100e anniversaire de sa naissance, la Fondation Gianadda a regroupé une cinquantaine de toiles et une centaine de dessins et gravures.

 

Sexualité explicite

Dans les années 1930, c’est la cruauté et la sexualité explicite de certaines de ses toiles qui choquèrent, notamment la fameuse "Leçon de guitare"
(1934). Aujourd’hui, c’est l’implicite pédophilie qui met tout le monde mal à l’aise. A la fin de sa vie, Balthus, obsédé par la beauté comme nul autre de
ses contemporains, a dû se défendre de son goût pour l’enfance et l’adolescence. «Les formes d’une petite fille ou d’une adolescente sont pures, encore intactes. […] Je pense que l’érotisme qu’on trouve dans mes tableaux est dans l’œil, l’esprit ou l’imagination de la personne qui les regarde."

 

Parce
qu’il avait un modèle pour chaque tableau, la relation du peintre à son sujet devient chez Balthus encore plus intrigante, voire suspecte, tant notre regard s’est exercé à traquer la pédophilie. Et pourtant… «Il aimait ma compagnie, se sentait bien avec moi, mais jamais je n’ai éprouvé la moindre ambiguïté avec lui. Les choses étaient claires: j’étais le modèle, lui le peintre, le tout dans un cadre très défini», dit Anna Wahli, fille du médecin traitant de Balthus.

 

Bonbons et polaroïds

De 1991 à 1999, de l’âge de 8 ans à 16 ans, la jeune fille lui a inspiré trois tableaux. Même si l’histoire de l’art l’a tentée, elle prépare aujourd’hui un master en
sciences sociales et vit à Lausanne.

 

La
légende veut que ce soit sur le chemin de l’école, alors qu’elle chantait l’air de "La reine de la nuit", que Balthus, amateur de Mozart, la remarque. Son père, proche du peintre qu’il admirait, est d’accord pour que sa fille pose chaque mercredi après-midi. «Je passais une à deux heures dans son atelier. Il y avait toujours des bonbons, Balthus y tenait. Il prenait des polaroïds de la même pose mais avec de légères variations sur l’emplacement des jambes, des mains, de la nuque. Il ne savait pas toujours se servir de l’appareil et sa femme l’aidait. Il peignait à partir des photos.»

 

Comment s'adresser à lui

Pour
Anna, Balthus était à la fois un grand-père, un ami plus âgé et un Père Noël. A chaque anniversaire, elle recevait des cadeaux, bijoux, fleurs ou poupées.
Mais, pendant les huit années que dura leur collaboration, elle n’a jamais su comment s’adresser à lui. Monsieur? Balthus? Balthazar? «Je trouvais des ruses pour éviter de l’appeler. Il m’a dit de le tutoyer, mais je n’ai jamais pu.»

 

De même qu’elle n’a jamais voulu se déshabiller complètement: «J’avais une doublure pour les nus.» Pour leurs premières séances, Balthus lui avait acheté une robe à carreaux, mais finalement c’est en leggins et pull qu’il l’a peinte dans "Chat au miroir III". «J’ai l’habitude de dire que ces vêtements,
c’est ma contribution au tableau". Elle a aussi posé en kimono, vêtement fétiche de Balthus.

 

Filiation secrète

Après la mort de Balthus, en 2001, lors d’un vernissage à Berne, Anna a eu l’occasion de rencontrer trois autres modèles du peintre, l’Italienne Michelina, la Lucernoise Sabine et une Japonaise, dont le prénom en français signifie «Petit Bateau». Elles se sont tout de suite reconnues. «Nous avons éprouvé la même affection pour Balthus. Quelque chose nous lie, c’est assez mystérieux, comme une sorte de filiation par la peinture.»

Balthus, 100e anniversaire. Fondation Gianadda, à Martigny, du 16 juin au 23 novembre 2008, tous les jours de 9 h à 19 h


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