«Provocation pitoyable.» Les critiques de la gauche française étaient rageuses envers les propos tenus par le ministre de l’Intérieur Claude Guéant, samedi soir, devant un parterre d’étudiants appartenant au syndicat Uni, réputé proche de la droite, voire de l’extrême-droite. «Contrairement à ce que dit l'idéologie relativiste de gauche, pour nous, toutes les civilisations ne se valent pas. (…) Celles qui défendent l'humanité nous paraissent plus avancées que celles qui la nient. Celles qui défendent la liberté, l'égalité et la fraternité nous paraissent supérieures à celles qui acceptent la tyrannie, la minorité des femmes, la haine sociale ou ethnique. En tout état de cause, nous devons protéger notre civilisation» a en effet proclamé le locataire de la Place Beauvau. Des phrases aussitôt diffusées sur Twitter par plusieurs auditeurs du discours, controverse médiatique à la clef.
Déjà partie des starting-blocks de la campagne présidentielle, l’opposition a voulu voir dans ces excursions en terrain glissant un chant de séduction à l’attention des électeurs frontistes, tandis que les ténors – et aussi les sopranos, comme Rachida Dati – de l’UMP persistaient et signaient en place publique. Preuve que la tension ne retombe pas, les réponses très césairiennes du député martiniquais Serge Letchimy à Claude Guéant, hier, débusquant le spectre du nazisme en pleine séance de l’assemblée nationale, ont même provoqué l’ire des députés de droite, évacuant ostentatoirement la salle. Mais au-delà des querelles de clocher, ou plutôt des dômes de cathédrales, de telles déclarations ne sont-elles pas douteuses du point de vue de la science? Ellen Hertz, professeure d’ethnologie à l’Université de Neuchâtel, dissèque les phrases du ministre sous la lame de l’anthropologie.
Ellen Hertz, cette phrase, «toutes les civilisations ne se valent pas», plaide en faveur d’une hiérarchisation des cultures humaines. Une telle vision n’est-elle pas réfutée par la science aujourd’hui?
Avec de tels propos, Claude Guéant sous-entend que certaines civilisations – à commencer par la sienne bien évidemment!– sont supérieures aux autres, une croyance qui n’est pas très neuve, puisque cette manière de penser était très répandue durant le dix-neuvième et au début du vingtième siècle. Elle a notamment été utilisée pour légitimer la "mission civilisatrice" de la colonisation européenne. Au-delà d’un argumentaire purement politique, c’est une posture qui s’appuyait sur la théorie de l’évolutionnisme en biologie, en cherchant à transférer sur le plan des sociétés humaines l’idée d’une progression linéaire du simple à l’élaboré, ou de la "sauvagerie" à la "civilisation". L’anthropologie scientifique s’est érigée contre cette idéologie dès les années 20, avec le développement du relativisme culturel, dont Franz Boas, anthropologue allemand, est l’initiateur et qui a montré l’intérêt de prendre des cultures comme des touts, sans sortir des faits culturels de leur contexte.
Le ministre de l’Intérieur affirme pourtant que les civilisations «qui défendent l'humanité» lui «paraissent plus avancées que celles qui la nient». Peut-on raisonnablement prendre les articles des Droits de l’Homme comme critères d’un jugement sur les cultures?
Vous savez, aucune civilisation, et encore faut-il que ce mot recouvre quelque chose, "n’attaque l’humanité", comme le ministre le laisse entendre, et la vaste majorité des pays au monde adhère formellement aux conventions internationales protégeant les droits humains. A ce niveau, les pays se trouvent tous plus ou moins dans le même panier. La véritable question est de savoir comment ces droits sont défendus. Or, comme tout le monde sait, aucun pays ne les met en pratique entièrement, ni la Chine, ni les Etats-Unis, ni la France.
Le relativisme consiste-t-il donc, ainsi que l’avance Claude Guéant, à simplement considérer que toutes les cultures se valent?
Manifestement, Claude Guéant n’a pas compris cette notion. Le relativisme ne revient pas à dire que "tout se vaut". Ce serait du cynisme, au mieux, et, au pire, de la niaiserie. Le relativisme – comme son nom l'indique – consiste à mettre des choses en relation les unes avec les autres, et notamment, dans le cas des "civilisations", à mettre des faits sociaux en relation avec les contextes dans lesquels ils s'expriment. L'exemple archétypal est l'anthropophagie. Dire que les sauvages sont sauvages car ils mangent de la chair humaine, qui est une pratique perçue comme sauvage, est une position non-relativiste, certes, mais elle ne nous avance pas beaucoup. Le "relativisme culturel" tel qu'il est pratiqué en anthropologie consiste à d'abord savoir qui, quand, comment et pourquoi dans certaines circonstances, des personnes ingèrent des éléments du corps humain. C'est une démarche analytique. Une fois ce processus achevé, on est libre ensuite de porter un jugement moral sur l'état de la civilisation qui laisse telle série d'événements se produire, avec parfois des effets catastrophiques sur d’autres civilisations. Pour faire simple – puisque le ministre est manifestement attaché à la simplicité – le relativisme culturel exige au minimum que nous sachions de quoi nous parlons avant de formuler un jugement sur le sujet.
Vous pensez à quelque chose en particulier?
Prenons un exemple moins évident et moins cliché: quel jugement formuler sur le fait qu’en 2003, les Etats-Unis ont attaqué l'Iraq sur la base d'informations manipulées concernant les fameuses "armes de destruction massive"? Idéalement, on essaiera, pour autant que l'information nous soit disponible, de comprendre comment ces informations fabriquées, trafiquées, bref fausses, sont arrivées sur le bureau du président Bush. Quels sont les intérêts derrière une telle série d'actes et d'omissions, qui savait, qui ne savait pas, qui a préféré ne pas savoir? En résumé, quelle que soit la culture à laquelle on s’adresse, occidentale ou pas, le relativisme nous oblige surtout à essayer de comprendre le fait social d'un point de vue institutionnel – géostratégique, économique, politique, etc. – et en se mettant à la place des acteurs concernés. Ensuite, nous pouvons – et dans un cas qui a des conséquences aussi graves que celui-ci, nous devons – porter un jugement sur les institutions fondamentales de cette civilisation-là.
On a bien compris que le relativisme n’est pas une idéologie, mais une démarche scientifique. Il ne peut donc pas être «de gauche», comme l’a soutenu le soutient le ministre français…
Bien sûr que non! D’ailleurs, beaucoup de partis politiques de bords très variés ont repris cette notion pour leur propre compte, dont l’extrême-droite. Dans ses discours, Jean-Marie Le Pen, prenant faussement le contrepied de Claude Guéant, était en effet bien content de brandir le relativisme pour faire comprendre aux musulmans ô combien leur civilisation était aussi brillante que celle des nations occidentales – raison pour laquelle, selon lui, ils se devaient donc de rester chez eux au lieu d’essaimer en Europe…
Les politiciens ne feraient finalement que manipuler des notions qu’ils ne maîtrisent pas, ou alors qu’ils reprennent afin de les orienter délibérément en leur faveur, de préférence pour juger les autres peuples?
Depuis plus de 200 ans, on fait allègrement appel à des explications culturalistes prêtes à l’emploi. Par exemple, il est tout à fait tentant pour des idéologues de tout bord (et pas simplement des politiciens!) de faire appel à la notion, discréditée en anthropologie, du "caractère national", dans le but de pouvoir justifier les tares et les qualités des uns ou des autres, comme on le voit en cette période de crise européenne, avec les critiques sur la soi-disant oisiveté des Grecs ou des Portugais, en opposition aux vertus de travail supposées des Allemands ou des Scandinaves. Malheureusement, même des anthropologues s’y mettent parfois, comme l’Américaine Ruth Benedict, qui, dans son ouvrage Le chrysanthème et le sabre publié en 1946, voulut lier culture et personnalité pour expliquer scientifiquement l’origine de l’agressivité prétendue naturelle du peuple nippon. Toutes ces tentatives servent une certaine forme de politique – celle qui a besoin de discours simplificateurs pour se faire entendre et s’imposer. Quant aux sciences humaines, leur place a toujours été fragile face au pouvoir, mais nous avons tout de même quelques acquis, dont un qui mérite d’être souligné dans ce contexte: toutes les civilisations se valent sur un point au moins, celui de comporter un certain nombre de personnes qui estiment que leur civilisation est supérieure aux autres. M. le ministre se trouve donc en bonne compagnie de tous les nationalistes du globe: des Japonais, des Hindous, des Turcs, voire même des Norvégiens. Ils trouvent au moins un terrain pour s’entendre!













8 commentaires
De telles logorhées pour une déclaration où M.Guéant a employé le mot "civilisation" me semblent vraiment hors de propos et totalement ridicules. Lorsque Samuel P. Huntington a publié son magnifique ouvrage "Le choc des civilisations", personne n'y a trouvé à redire. Tous les détracteurs de M. Guéant se sont engouffrés dans un tunnel d'accusations aberrantes. Et les interprétations comme celles que l'on a entendues hier en France ne font que réaffirmer que certains se sentent visés. Ne dit-on pas en Suisse : la première poule qui chante est celle qui a pondu l'oeuf ?
La science corrigée par le bon sens - Une civilisation qui a donné au monde, tout à la fois, Shakespeare et Goethe, Beethoven et Mozart, Vinci et Rembrandt, Newton et Tesla, Cervantès et Balzac, Rubens et Michel-Ange, Pasteur et Yersin, Dante et Tolstoï, Palladio et F.L. Wright, Copernic et Joseph Mendel, est assez largement au-dessus de celles qui n’ont rien produit de semblable, fut-ce de vaguement approchant.
...et à la fois l'inquisition et les croisées, les guerres des confessions, Hitler et la solution finale, le totalitarisme communiste, et le règne du marché, la pire des oligarchie.
Malheureusement, je suis aussi ignorante que vous concernant les noms célèbres des autres civilisations, alors je ne fais que commencer la liste : Gandhi, Mandela, Attar, Rumi etc., Lao Tse (oh que je dois paraître bête à ceux qui connaissent vraiment ces civilisations!)
"......et à la fois l'inquisition et les croisées, les guerres des confessions, Hitler et la solution finale, le totalitarisme communiste, et le règne du marché, la pire des oligarchie."
C'est le revers de la même médaille. La perfection n'est pas de ce monde, et si Idi Amin Dada, Bokassa 1er ou Sékou Touré n'ont pas été Hitler, ce n'est pas parce qu'ils étaient meilleurs, ou moins mauvais, mais parce qu'ils n'en ont pas eu les capacités technologiques.
"je suis aussi ignorante que vous concernant les noms célèbres des autres civilisations, alors je ne fais que commencer la liste : Gandhi, Mandela, Attar, Rumi etc., Lao Tse..."
Là où j'ai produit dix-huit noms pour une période de sept ou siècles, sans avoir besoin d'y réfléchir, vous en fournissez cinq étalés sur quatre civilisations et sur plus de trois mille ans.
"(oh que je dois paraître bête à ceux qui connaissent vraiment ces civilisations!)"
Les authentiques génies sont universellement connus, et pas seulement de spécialites poussiéreux qui s'échangent leurs noms comme autant de mots de passe pour entrer dans un univers inaccessible au commun des mortels.
ne pensez-vous pas que le fait qu'on ne connaissent pas ces noms ici démontre surtout le manque d'intérêt, sinon l'égoïsme, de la civilisation occidentale? Ou pour être plus indulgente, puisqu'on doit quand-même d'abord connaître ses propres origines, je déplore juste le nombrilisme de votre propos - mais attendons quelques années, et on connaîtra aussi les grands noms chinois. Même si l'esprit colonialiste de cette civilisation est sans commune mesure avec celui de l'occident, elle a acquis le même pouvoir d'influence.
@ Bois-Guisbert
Bouvard, I presume ? Ou Pécuchet ?
"Bouvard, I presume ? Ou Pécuchet ?"
Il y a erreur sur la personne, moi, c'est soeur Anne. J'attends la liste de grands hommes qui viendra démentir mon affirmation première, du 12.02.2012 - 10:59.
Je ne sais pas ce qui est mieux, la course au toujours plus des civilisations occidentales, ou l'austerité des civilisations orientales (pour simplifier). Les deux ont leurs avantages et leurs inconvénients. Le progrès technique et médical occidental sauve des vies tout autour du globe, mais détruit des habitats et des sites naturels, et la santé de certaines populations. Quand l'objectif est le plus grand profit, même si c'est pour assurer des postes de travail occidentaux, mais que le respect des populations manque, tant qu'il n'est pas écrit dans la loi local, et qu'avec l'argent on peut acheter tous les droits, je ne vois pas ce qu'il y a de bien à ça. La vérité, c'est qu'en apportant notre "progrès" dans d'autres civilisation, on a souvent détruit leur propre savoir, comme l'industrialisation chez nous a détruit la capacité des gens à gérer leur vie de façon autonome. Dire que la civilisation occidentale est la meilleure, c'est dire que l'objectif de la vie humaine est d'être l'esclave du consumérisme et de la surproduction.
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