Notre monde est hanté, obsédé par la quantité. Ce qui compte, c’est de faire du chiffre. N’existe que l’objectivable, traduisez « ce qui se mesure ». L’intelligence humaine ? Réduite à un quotient. L’amour ? C’est chaque 14.2., et à faire minimum 3 fois par semaine. La foi ? Ma foi... Impossible à prouver ! Sous les décomptes, peu à peu, disparaît l’inchiffrable, celui qui fait pourtant la beauté de la vie.
Dans un tel monde, l’école elle-même reçoit des notes, devenant l’objet d’évaluations chiffrées à la sauce Pisa. Elle a pour but premier d’apprendre aux élèves à compter, mais aussi à lire, écrire et parler – les langues rentables, s’entend, qui permettront aux entreprises de gonfler leur chiffre d’affaires – . Et elle s’organise en suivant des standards de quantité, avant de se poser la question et de se donner les moyens de la qualité.
Ainsi, l’augmentation du temps d’école prévue – au nom du PER (Plan d’études romand) – le mercredi matin et soumise au vote des Genevois-es le 11 mars prochain, ne pose ni ne répond à cette dernière question. Comme l’écrit Pascal Holenweg, « un débat sur le rôle, la fonction, les moyens et les méthodes de l’école a été réduit à un calcul de quantité A à faire tenir dans un volume B »[1].
A quoi sert le temps scolaire ? Et comment atteindre les buts auxquels il est dédié ? Ne faut-il pas, par exemple, accorder du temps individualisé aux enfants en difficulté ? Réduire le nombre d’élèves par classe et donc (ré)augmenter celui des enseignant-e-s ? Maintenir des heures en demi-classes pour les disciplines artistiques, qui demandent le temps de l’expérimentation et l’espace de la créativité ? Le nouvel aménagement horaire risque de supprimer cette possibilité pour la musique et les arts visuels. Or, l’école n’est-elle pas aussi ce lieu d’accès à la culture et à la formation artistique pour les enfants qui ne peuvent en bénéficier dans leurs loisirs extrascolaires (eussent ceux-ci lieu ou non le mercredi matin) ?
Revenons à nos chiffres : le temps, c’est de l’argent. Et c’est vrai, la réforme proposée coûtera cher. De l’argent, il en faut avant tout pour permettre à l’école de redéfinir et de remplir ses missions. En relevant les défis du respect de la diversité dans l’harmonisation et de la finesse dans la mise en place d’horaires blocs. Bref, de tout ce qui fait l’humanisme scolaire prôné par le syndicat des enseignants romands. Un humanisme qui, lui, ne se laisse pas chiffrer.
Liliane Maury Pasquier, conseillère aux Etats



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