Je me sens coupable. Enfin, un peu. De toute manière, se sentir coupable devient vite une sorte d’autosatisfaction. C’est le petit moment de la journée où l’on devient quelqu’un de bien. Et ça, croyez-moi, c’est une minute d’orgueil proprement exquise! Mais de quoi s’agit-il? Des romancières françaises. Je vous ai dit que peu de pays au monde devaient en produire d’aussi nulles. Les exemples ne manquaient pas. Il faut dire que de Madeleine Chapsal et Katherine Pancol (1) en passant par Irène Frain, il y a de quoi faire. Alors, pourquoi regretter? Parce qu’il y a aussi, outre Jura, des dames produisant des choses excellentes. Seulement voilà! Elles demeurent discrètes. Elles ne signent pas, entre deux navets, les grandes interviews de «Paris Match». Connaissez-vous ainsi Annie Saumont? Non? Eh bien, vous avez tort! A l’écart des modes, tranquillement, cette Cherbourgeoise est tout simplement en train de bâtir une œuvre. Ou une œuvre. Je ne sais jamais si le mot est féminin ou masculin quand il s’agit du travail d’une vie. Annie ne joue pas aux grandes orgues, avec des machins pompiers qui vous font avoir le Goncourt. Elle reste dans la note fine. La preuve? Cette dame de 83 ans ne donne que des nouvelles. Ce n’est pas très commercial, la nouvelle. Nous ne sommes pas aux Etats-Unis, où ces récits (qui sont d’ailleurs plus longs là-bas) constituent un genre en soi. Ici, on a toujours l’impression qu’il s’agit d’une chose mineure. Un écrivain commet quelques nouvelles entre deux de ses volumes phares. Autant dire qu’il s’agit là de petites lumières, pour ne pas dire de lumignons. Annie Saumont vient donc de sortir, toujours chez Julliard, son port d’attache, un nouvel ouvrage. Titre? «Encore une belle journée». N’imaginez pas quelque chose de béatement optimiste. Il n’y a pas plus noir que de l’Annie Saumont. Pour donner une idée, «Pourquoi t’es jamais venu?» constitue le soliloque d’une vielle femme emprisonnée. Elle n’est pas coupable. Son fils trafiquait. Mais comme elle n’a pas su retenir le père, c’est elle la fautive. N’empêche qu’il aurait quand même pu lui rendre, au moins une fois, une visite après qu’elle s’est accusée à tort. On l’imagine. Annie puise dans la vie courante ses histoires. Elle épluche les pages de faits divers. Elle les ingurgite, puis les recrache sous forme de quelques pages, où elle donne une voix aux silencieux. Aux taiseux. Nous sommes dans la France dite d’en bas, qu’elle ne regarde pas de haut. Annie Saumont n’est pas sociologue. Elle vaut mieux que ça. Il s’agit d’un écrivain. Un écrivain qui malaxe la syntaxe comme personne. Le beau français d’Annie a tout du français concassé. Voilà. J’espère que je vous ai incité à lire livre qui aura de toute manière son public de fidèles et même d’universitaires. Si Annie n’est pas une vedette en France, on l’étudie pour en faire des thèses aux Etats-Unis. Or, le jour où il y paraîtra un mémoire sur Madeleine Chapsal, ce ne pourra être qu’en sociologie. Quand on n’est pas un grand écrivain, mais un écrivain qui vend beaucoup, on tient vite du phénomène social. «Encore une belle journée», d’Annie Saumont, aux Editions Julliard, 191 pages. (1) Elle va publier son prochain pavé le 1 avril. Titre? "Les écureuils de Central Park ont du vague à l'âme". Nombre de pages 855. On en frémit déjà...




Publier un nouveau commentaire