Dernière escale: Au bout du voyage, la cité des nouveaux tsars

Un petit voilier étranger. Mais qu’est-ce que c’est que cette chose là ? Ca n’existe pas.

En tous cas pas dans les règlements de la navigation fluviale russe. D’ailleurs Nicolaï, le pilote obligatoire qui monte à bord de Chamade, à la sortie du lac Onega, ne sait même pas comment ça se manœuvre. Lui, il était capitaine d’un grand bateau de croisière. Par conséquent, on fera comme si Chamade (un esquif de 12 mètres) était un grand bateau de croisière ou un cargo. Nous voici donc obligés d’entrer dans le rail de la marine marchande, de mouiller là où mouillent les mastodontes en attente, sans mettre pied à terre, comme le veut la réglementation.

 

 

 

En convoi, dans une écluse de la Svir

 

 

Adieu la Carélie et ses contrées sauvages ! Déjà à l’entrée de la Svir qui relie le lac Onega au lac Ladoga, le trafic se fait plus intense. C’est le stress. Nous avons des horaires serrés à tenir. Deux écluses  nous attendent et deux ponts amovibles qui seront actionnés rien que pour nous. Car les autorités fluviales nous ont fait savoir que nous n’aurions pas besoin de démâter. A 50 kilomètres de distance, l’un de l’autre, les deux ponts de 14 mètres, s’élèveront à des heures précises pour permettre à Chamade (qui a un tirant d’air de 16m) de passer. Pas le temps de musarder.

 

 

 

Un  pont  qui se réhausse pour Chamade

 

 

Sur les rives de la Svir qui serpente entre ses digues de forêts, on commence à percevoir les marques d’un nouveau développement: moins de villages à la dérive, mais de charmantes datchas entourées de barrières. « Ce sont déjà  les maisons de vacances des habitants de Saint-Pétersbourg », explique Nicolaï.  Pourtant,  plus de 300 kilomètres nous séparent encore de Saint-Pétersbourg. Devant nous s’étend le Lac Ladoga que nous traversons, toutes voiles dehors, sous le regard incrédule de notre pilote.

 

 

 

La forteresse de Schisselburg

 

 

Un peu lasse de jouer les vigies, la forteresse de Schisselburg, édifiée sous Pierre le Grand,  est  toujours en faction à l’entrée de la Neva, dernière voie navigable vers la mer Baltique.  Nous entrons sur l’autoroute fluviale des bateaux de commerce, bordée de manufactures de chantiers navals  et plus loin de somptueuses maisons de maîtres qui affichent ostensiblement une opulence de nouveaux riches. Retour brutal à l’urbanité. La banlieue de Saint-Petersbourg nous a rattrapé. Et nous passerons la nuit au mouillage, devant un complexe d’immeubles qui me rappelle furieusement le Lignon…

 

 

 

Le Lignon de la Neva

 

 

Voilà quatre jours que nous avons quitté Petozavodsk. Nous devons attendre la nuit  pour « entrer » dans Saint-Petersbourg où les ponts se lèvent entre 2 et 4 heures du matin pour laisser passer le trafic fluvial. Durant ce laps de temps, la ville est coupée en deux. Pour l’instant, nous sommes à l’ancre, au milieu de la Neva. C’est le moment que choisit l’administration du Baltiski-Volga Kanal pour nous communiquer ses tarifs : 3'000 dollars pour ouvrir les sésames d’acier. C'est-à-dire trois fois plus que le prix annoncé au départ. De plus, la somme doit être versée en cash dans les trois heures à Saint-Petersbourg. Même munis  de notre autorisation spéciale, signée par Vladimir Poutine, nous voilà pris comme des rats, sans aucun moyen d’action puisque malgré le super développement de la région, les banques n’ont pas encore poussé au milieu de l’eau.  Finalement c’est un autre Vladimir, notre agent maritime de Saint-Pétersbourg, qui réunira la somme pour nous tirer de ce mauvais pas.

 

 

« Nous sommes entrés dans le monde des puissants », lâche Tatiana, notre traductrice. Le monde des puissants, des jeux de pouvoirs et de l’argent.  Somptueuse dans ses habits de lumières la Cité des Tsars, nous en met plein la vue. Un à un, les sept ponts de la Neva  soulèvent  leur structure d’acier dans une chorégraphie synchronisée et fluorescente. Tandis que la cathédrale Smolnyy, le palais de l’Hermitage, la forteresse Pierre et Paul ou le bâtiment de l’Amirauté défilent le long des quais, majestueux, scintillants et silencieux.

 

 

 

Traversée de St-Pétersbourg la nuit

 

 

Mais le jour se lève déjà sur Saint-Pétersbourg, asphyxiée par la foule des visiteurs, sur ses canaux débordants de bateaux mouches bavards, sur ses rues encombrées par les touristes en troupeaux. Saint-Pétersbourg  pour la photo, en carrosses et costumes d’époques, avec ses boutiques de souvenirs. Saint-Pétersbourg, bling-bling, grandes marques et grosses voitures, happée par le capitalisme.

 

 

Terminus, on redescend sur terre. Notre aventure russe s’achève là.  Bien sûr, il y aura encore cette rencontre que nous avons suscitée, entre des médecins de la « Pavalov State Medical University » et des représentants du CHUV. Un colloque sur la transplantation et le don d’organes au cours duquel, Harold, notre équipier greffé des deux poumons et d’un rein viendra raconter son histoire et son expérience sur Chamade. Après quoi nous pourrons larguer les amarres et mettre le cap sur la Finlande.

 

 

 

 

Les canaux débordent de touristes

 

 

Au total, nous aurons traversé deux mers, deux lacs et un canal. Une navigation de 2600 kilomètres sur les eaux intérieures russes, dans lesquelles se sont noyés bon nombre de nos clichés et de nos préjugés.
Loin des fastes de Saint-Pétersbourg, nous avons été à la rencontre de la Russie du Nord. Celle qui vit en province dans une nature aussi somptueuse que les palais des nouveaux tsars. Nous aurons rencontré des gens courageux, intègres et chaleureux qui nous ont offert leur amitié. Nous avons côtoyé des citoyens à l’esprit encore bien « formaté » par l’ancien régime et d’autres qui ont tourné la page, pour le meilleur ou pour le pire. Nous nous sommes frottés à la bureaucratie russe qui n’a pas démenti sa réputation. Mais qu’importe. Ce petit bout de Russie nous a pris au cœur et aux tripes.

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