Les Suissesses travaillent toujours plus mais gagnent peu
Emploi | 16:54 Plus de trois quart des femmes travaillent. Mais elles restent les championnes européennes du temps partiel. Conséquence: une fragilité financière. Elles sont nombreuses à gagner moins de 3000 francs par mois
Cécile Denayrouse | 17-01-2008 | 16:54
Une particularité distingue notre pays du reste de l'Europe: les Suissesses travaillent beaucoup mais à temps partiel. 74% des femmes sont actives en Suisse, un chiffre en progression depuis les années 70. Seuls le Danemark, la Norvège et l'Islande ont des taux plus élevés. Une étude de l'Office fédéral de la statistique vient de le démontrer.
Mais elles sont plus d'une sur deux (59%) à réduire leur temps de travail à la naissance d'un enfant, contre 32% dans le reste de l'Europe. Les écarts sont encore plus frappants si l'on considère d'autres indicateurs: en Suisse, seules 18% des mères travaillent à plein-temps, contre 70% en France. Un choix qui n'est pas sans conséquences: 70% des salariées à temps partiel gagnent moins de 3000 francs net par mois en Suisse.
Vice-recteur de l'Université de Genève et spécialiste des questions d'emploi et d'égalité, Yves Flückiger analyse volontiers ce phénomène: «C'est un peu le serpent qui se mord la queue. Parce qu'elles savent assez rapidement qu'elles ne pourront pas concilier aisément travail et famille lorsqu'elles voudront un enfant, et parce que les hommes rechignent à diminuer eux aussi leurs horaires (ndlr: seuls 12% occupent un poste à temps partiel en Suisse), les femmes se dirigent plutôt vers des secteurs économiques où le temps partiel est plus utilisé et plus accepté.»
Une double pénalité
Exemples: santé, soins aux personnes ou encore vente, des secteurs dans lesquels les salaires, même pour des emplois à plein-temps, sont déjà relativement bas. Les chiffres, encore une fois, le montrent: 15% des femmes travaillant à plein-temps gagnent moins de 3000 francs net par mois.
Salaires bas et temps partiel: les revenus deviennent misérables pour beaucoup de femmes. Accepter, ou décider de gagner moins pour s'occuper des enfants reste une prise de risque financière importante.
A sacrifier leur vie professionnelle au bénéfice de la famille, les femmes se retrouvent précarisées lorsque sonne l'heure de la retraite et de ses droits réduits. C'est surtout en cas de divorce que les choses se compliquent: dans ce cas les femmes sont doublement pénalisées. Par la séparation, qui conduit à une baisse du niveau de vie, et par le fait d'avoir travaillé à temps partiel: «Il existe pourtant un principe légal de partage des fonds de prévoyance, accumulés durant la vie à deux, lors d'un divorce. Mais les juges l'utilisent encore trop rarement», précise encore Yves Flückiger.
Ces femmes fragilisées financièrement poussent de plus en plus fréquemment la porte d'associations comme Femmes Information, à Genève. «Beaucoup d'entre elles ne sont pas conscientes des conséquences de ces maigres revenus et du temps partiel à long terme. Et les jeunes générations ne semblent pas inverser la tendance», constate Chokoufeh Samii, conseillère en orientation à Femmes Informations.
«Discrimination statistique»
Car le temps partiel péjore également les possibilités d'évolution de carrière, et par conséquent l'éventualité d'une augmentation de salaire. Pour Yves Flückiger, le fameux effet «plafond de verre», qui veut que les femmes n'accèdent que rarement aux postes de cadres, s'explique facilement: «Ces emplois exigent une disponibilité et une mobilité que les mères de familles peuvent difficilement offrir, et avec le temps partiel, on pense d'autant plus rarement à elles lors de promotions.»
Martina Schläpfer, responsable du dossier Concilier travail et vie de famille au Secrétariat d'Etat à l'économie, parle elle de «discrimination statistique»: «Parce que les employeurs savent que certaines femmes opteront à un moment donné pour le temps partiel, ils préfèrent ne pas investir sur le potentiel féminin.»
«Pourtant les tests prouvent que, durant leurs études, les femmes travaillent en moyenne mieux que leurs camarades masculins, précise Yves Flückiger. Elles réussissent sensiblement mieux leurs examens. Elles investissent du temps et de l'énergie dans leur potentiel et finissent par le «gaspiller» avec le temps partiel. C'est une forme de déperdition de capital humain.»
Principale raison invoquée par les femmes qui diminuent leur temps de travail: le manque de structures de garde pour les enfants et le coût que cela implique. Environ 100 000 de ces mères actives à temps partiel déclaraient pourtant en 2000 vouloir travailler davantage si elles le pouvaient
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