Les femmes veulent leur autonomie financière mais ne le disent pas | Les Quotidiennes

06/01/2009 04:03
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Les femmes veulent leur autonomie financière mais ne le disent pas

FINANCES | 12:53  En accédant à un salaire depuis les années 60, les femmes ont fait évoluer leur rapport à l’argent, qui est devenu avant tout, synonyme d’autonomie.






Cécile Denayrouse | 03-05-2008 | 12:53

A en croire certains, les femmes seraient des dépensières invétérées, des dilapidatrices de comptes en banque, des boit-sans-soif de la carte-bleue. Si des études Françaises et Suisses ont déjà à plusieurs reprises tordu le cou à ces préjugés, la question l’argent n’en reste pas moins l’un des principaux sujets de discorde entre les couples.

Docteure en sociologie de l'Université de Genève, Laurence Bachmann a tenté de faire parler des couples sur le sujet. Et surprise: les femmes sont intarissables sur la question. «Les hommes restaient discrets lors de l’entretien, faisant en sorte qu’il dure le moins possible. Les femmes en revanche étaient tout de suite intéressées, elles se réjouissaient, pouvaient en parler des heures, on sentait de l’agitation, voire de la colère.»

 

Un sujet douloureux
Si le sujet est sensible, c’est aussi qu’il est douloureux. Parce que les femmes ont longtemps apporté une dot, quand leurs époux ne leur offraient qu'un nom, leur rapport à l’argent reste aujourd’hui encore complexe. Un héritage qui selon Laurence Bachmann se traduit dans des gestes ordinaires: «une même somme n’aura pas la même valeur selon si elle appartient à un homme ou à une femme, tout simplement parce que la femme lui donne une autre signification, celle de son indépendance. D’où le fait que certaines mères de famille mettent un point d’honneur à séparer consciencieusement dans leur portefeuille l’argent du ménage et leur propre argent.»

Comme dans le cas de Florence, qui gagne 3000 francs par mois avec son temps partiel, mais qui tient à contribuer autant que son conjoint au compte commun, même si ce dernier gagne deux fois plus. Et tant pis si elle a moins d’argent personnel. «Les femmes cherchent ainsi à se prouver qu'elles peuvent être pourvoyeuses économiques du ménage au même titre que leur mari. Dans le même ordre d’idée, la plupart des femmes insistent aussi pour avoir leur propre compte personnel. Elles revendiquent qu’une partie de leur argent ne soit pas contrôlée par leur partenaire», explique Laurence Bachmann.

 


Pour pouvoir partir quand elles le souhaitent

A l’inverse, Elise ne dépend pas du salaire de son compagnon. Avec 8000 francs par mois, elle gagne 1000 francs de plus que lui. Et pourtant elle a voulu marquer son indépendance financière en achetant un tableau avec ses propres revenus, et ce malgré leur arrangement conjugal qui stipule que ce type de dépenses relève du compte commun. "C’est une façon de dire: j'ai mes comptes, j'ai mon salaire, j'ai des choses qui sont vraiment à moi, c'est quelque chose qui m'est important. Sûrement plus qu’à lui!" se justifie-t-elle.

D’autres encore se rassurent en se disant qu’avoir leur propre argent peut leur permettre de partir quand elles le souhaitent, d’avoir la liberté d’en finir avec un mariage moribond. Une exigence qui se retrouve dans les chiffres: ce sont les femmes qui à 80% demandent le divorce.

D’où vient ce besoin presque viscéral d’autonomie? Avec leur accès à un salaire dans les années 60, puis à un compte en banque depuis 1971, les femmes ont pourtant conquis la liberté de disposer librement du fruit de leur labeur. En deux générations, elles se sont affranchies de la tutelle masculine et jouent désormais - presque - à égalité avec eux. «Il ne faut pas négliger la transmission mère/fille, sourit Laurence Bachmann. Presque toutes les femmes que j’ai interrogées m’ont spontanément parlé des recommandations de leurs mères. Qui ne cessaient de leur répéter qu’il fallait qu’elles fassent des études, afin de ne jamais dépendre financièrement d’un homme, d’être indépendantes. Les hommes, eux, n’ont jamais entendu ce discours venant de l’un de leur parent.»

 

Une lutte vaine
Féministes par héritage les mères de famille d’aujourd’hui? Pas vraiment. Pour la sociologue, c’est même une forme d’échec, un élément mal digéré: «Un peu comme si la militante féministe des années 1970, qui exprimait sa colère et son indignation dans l'espace public, était retournée dans son foyer pour militer avec elle-même, pour faire un travail sur soi en matière d'idéal démocratique: "Je ne dépendrai pas de toi financièrement!; Tu ne m'assigneras pas au travail domestique!; Tu ne me contrôleras pas! ", se dit-elle en s'imaginant s'adresser à son partenaire. La lutte existe, elle est bien présente, mais elle s'effectue de manière individuelle et silencieuse, sans le soutien de la colère et de la critique sociale et politique de la domination masculine.»

Et sans que les conjoints n’aient à un seul moment compris les discours silencieux de leur compagne, rendant cette lutte vaine et sans réel impact social.

 

Laurence Bachmann donnera une conférence le lundi 5 mai à F-Information, 69 rue de la Servette, Genève. 20h 40. Entrée libre.


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